Le menteur

 

Jean Cocteau

En tant que conteuse, amoureuse des mots et de la fable, et sachant que le conte est « parole de vérité »,vous comprendrez pourquoi j’adore ce texte.

          Je voudrais dire la vérité, j’aime la vérité, mais la vérité ne m’aime pas, voilà la vérité vraie, la vérité ne m’aime pas. Dès que je la dis, elle change de figure, se retourne contre moi et j’ai l’air de mentir et tout le monde me regarde de travers. Et pourtant je suis sain, je n’aime pas le mensonge, je le jure. Le mensonge attire toujours des ennuis épouvantables, et on se prend les pieds dedans, et on trébuche, et on tombe, et tout le monde se moque de vous. Moi, si on me demande quelque chose, je veux répondre ce que je pense, je veux répondre la vérité, la vérité me démange. Mais alors, je ne sais pas ce qui se passe, je suis pris d’angoisse, de crainte, de palpitations, de la peur d’être ridicule et je mens, je mens, je mens. C’est fait, il est trop tard pour revenir dessus, j’ai menti ; et une fois un pied dans le mensonge il faut que le reste passe et ce n’est pas commode je vous le jure.

C’est si facile de dire la vérité, c’est un luxe pour les paresseux. D’abord on est sur de ne pas se tromper ensuite, et de ne plus avoir d’embêtement. Vous me direz les embêtements on les a sur place, d’accord, mais ensuite les choses s’arrangent. Tandis que moi, quand le diable s’en mêle, si j’aime je dis que je n’aime pas et si je n’aime pas je dis que j’aime et patati et patata ! Vous devinez la suite, c’est intolérable, il n’y a rien à faire, j’ai beau me sermonner, me mettre devant mon armoire à glace, me dire : tu ne mentiras plus, tu ne mentiras plus, tu ne mentiras plus ; je mens, je mens, je mens.

Je mens pour les petites choses et je mens pour les grandes, et s’il m’arrive une fois, par hasard, de dire la vérité ; eh bien, par surprise elle se recroqueville, elle se ratatine, elle grimace et devient mensonge. Les moindres détails se liguent contre moi et prouvent que j’ai menti, ce n’est plus une vie, j’enrage ; Et c’est cette rage qui s’accumule, qui s’entasse en moi qui me donne de la haine ; je ne suis pas méchant pourtant, je serais même plutôt bon, mais il suffit qu’on me traite de menteur pour que la haine m’étouffe.

Remarquez, je changerai, j’ai déjà changé ; je ne mentirai plus, du mois presque plus ; je trouverais bien un moyen pour ne plus mentir, sortir de ce désordre épouvantable, le désordre épouvantable du mensonge. On dirait une chambre pas faite ; j’ai horreur des chambres pas faites, des fils de fer barbelés, la nuit, les corridors et les couloirs du rêve. Oh je guérirai, je guérirai, je sortirai de ....... D’ailleurs je vous en donne la preuve, ici même en public, je m’accuse de mes crimes et j’étale mon vice, et n’allez pas croire que j’aime étaler mon vice, et c’est encore le comble du vice que d’étaler son vice. Oh non, j’ai honte j’irai jusqu’au bout du monde pour ne pas être obligé de vous faire ces confidences, de vous .....

Mais au fait, je suis là, je parle, je parle, je exalte, je m’accuse, je ne me suis pas demandé si vous étiez en mesure de me juger : Vous aussi vous devez mentir, mentir sans cesse, aimer mentir et croire que vous ne mentez pas, et vous mentir à vous-même. Tout- est là. Moi je ne me mens pas à moi-même, moi j’ai la franchise de m’avouer que je mens, que je suis un menteur; et vous m’écoutiez, et vous vous disiez quel pauvre type, et vous profitiez de ma franchise pour dissimuler vos mensonges. Vous n’avez pas honte ! Savez-vous mesdames messieurs pourquoi je vous ai dit que je mentais ? Ce n’était pas vrai, c’était à seule fin de vous attirer dans un piège, de me rendre compte, de comprendre ; Je ne mens pas, je ne mens jamais, je déteste le mensonge, le mensonge me déteste et je n’ai jamais menti que pour vous dire que je mentais. Ah ! Et vous voilà bien embêté.

Madame, oui, oui, oui, oui, vous madame ! N’avez-vous pas dit à votre mari que vous étiez cet après-midi chez votre coiffeur..... Et vous monsieur n’avez-vous pas raconté à votre femme que vous aviez rencontré un vieux camarade de bureau. C’est faux, faux ....... Osez me donner un démenti, osez prétendre que je mens, osez me traiter de menteur. Parfais, je savais à quoi m’en tenir ; il est facile d’accuser les autres du pécher de mensonge, vous mentez et vous me dites que je mens, c’est admirable, on croit qu’on rêve. Je ne mens pas, vous entendez, je ne mens jamais. Ou s’il m’arrive de mentir une fois par hasard, eh bien c’est pour rendre service, pour éviter un drame, de pieux mensonges en quelque sorte. Hein, Quoi ? Qu’est ce que vous dites ? Non parce que je trouverais étrange que l’on me reprocha ce genre de mensonge, venant de vous ce serait comique, de vous qui mentez, à moi qui ne mens jamais. Ainsi, tenez, l’autre jour je me trouvais ....

Non ce n’est pas la peine, vous ne me croiriez pas. Et puis je ne sais pas ce que vous avez tous contre le mensonge après tout. Mentir ! Mais c’est magnifique, merveilleux, mentir : imaginer un monde irréel et y faire croire, mentir ! Vous me direz la vérité à son charme aussi, d’accord. La vérité et le mensonge, les deux se valent. Peut-être que le mensonge l’emporte tout de même, bien que je ne mente jamais ; Hein ! Quoi ! J’ai menti ; Certes j’ai menti en vous disant que je mentais. Ah ! Ah ! Ah ! Ai-je menti en vous disant que je mentais ou en vous disant que je ne mentais pas ?

Moi, un menteur, au fond je ne sais plus très bien, je m’embrouille. Suis-je un menteur je vous le demande ? Je crois, je crois, que je suis plutôt un mensonge, un mensonge qui dit toujours la vérité !

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