Les trois fileuses

 

Les trois fileuses

 

          Il était une fois une fille : jolie comme un matin de printemps, avec des lèvres nacrées comme un coquillage, des mains blanches qui palpitaient comme deux colombes et des petits pieds délicats qui donnaient l’impression qu’elle ne touchait terre. Mais elle était paresseuse et ne voulais pas filer. Sa mère avait beau dire et faire ce qu’elle voulait, elle ne parvenait à rien avec elle. A la fin, la mère perdit patience et s’emporta, d’une colère si grande, qu’elle battit sa fille ; et la fille poussa des cris et des pleurs sans retenue.

La reine Almodis de la Marche, femme de Pons, comte de Provence et de Toulouse, qui passait justement par-là, entendit ces  pleurs et ces gémissements ; elle fit arrêter son équipage, entra dans la maison, et demanda à la mère pourquoi sa fille pleurait à en ameuter tout le voisinage. Honteuse d’avoir à déclarer la paresse de sa fille la mère déclara :

-C’est que je n’arrive pas à lui faire lâcher son fuseau ! Elle est là qui file et qui file sans arrêt et moi je suis pauvre et je ne puis pas lui fournir assez de lin.

-Je n’aime rien tant que le bruit du rouet qui tourne, dit Almodis de la Marche, et je me plais à entendre filer. Laisse ta fille venir avec moi au château ; j’y ai du lin en quantité et elle pourra filer autant qu’il lui en plaira. La mère en fut bien aise dans son cœur et la reine emmena la jeune fille.

          Quand elles arrivèrent au château, la reine Almodis conduisit Rode dans la tour haute. Là étaient trois chambres qui du plancher au plafond étaient pleines de matières à ouvrages de dames. Une fois dans la première chambre elle lui dit

-Tout le lin que tu vois là, tu vas le filer à présent ; et quand tu auras fini tu auras une récompense. Si pauvre que tu sois, je n’y prendrais pas garde  ton zèle persévérant te suffira comme dot.

          Rode en eut froid dans le dos, car tout le lin qu’il y avait là, jamais elle ne pourrait arriver à le filer. Même si elle vivait pendant trois cent ans et travaillait sans s’arrêter du matin au soir sans sauter un seul jour ! Elle n’en laissa rien voir, mais dès qu’elle fut seule, elle se mit à pleurer et resta trois longs jours dans ses larmes sans seulement bouger le petit doigt. Le troisième jour la reine Almodis réapparut et fut très étonnée en voyant que Rode n’avait rien fait du tout. Mais la jeune fille s’excusa en prétextant que son chagrin, d’être loin de chez elle et de sa mère, l’avait troublé et empêché de s’y mettre. La reine Aldonis s’en contenta, mais au moment de s’en aller elle lui dit : « Demain il faut que tu commences à travailler » Rode fit oui de la tête car elle ne pouvait plus parler. Elle venait de voir le jeune et beau prince Raymond qui lui souriait caché derrière sa mère.

 

Dès qu’elle fut seule à nouveau, Rode se demanda désespérément comment elle allait se tirer d’affaire et quel moyen elle pourrait utiliser, mais elle ne trouvait rien et, dans son angoisse, elle alla se planter à la fenêtre. Dans la cour intérieure le prince Raymond était avec son précepteur. Elle lui fit un petit signe de la main mais déjà l’enseignant le rappelait à sa lecture. Dépitée elle alla à l’autre fenêtre, celle qui donnait vers  la cour basse. Elle vit alors trois vieilles femmes qui approchaient. Elles s’arrêtèrent sous la fenêtre, regardèrent vers la jeune fille et lui demandèrent la raison de ses larmes. Rode se plaignit alors de son affaire et les femmes lui proposèrent de venir à son aide. La jeune fille se précipita dans les escaliers de la tour pour venir leur ouvrir la lourde porte de bois.

          Rode fit donc entrer les trois femmes et leur aménagea une place libre dans la première pièce où elles s’installèrent et se mirent aussitôt à filer. La première tirait sur l’étoupe et faisait tourner le rouet, la seconde mouillait le fil et la troisième le retordait et l’égalisait avec le pouce sur la table : à chaque coup, c’était un écheveau entier qui tombait sur le sol. Les trois femmes lui proposèrent de lui montrer comment faire mais elle déclina leur invitation en disant qu’elle ne voulait pas les déranger et préférait les regarder faire. Elle les regarda tant qu’elle s’endormit. Au petit matin elles avaient disparu. Rode ne s’en étonna point. La reine Almodis vint voir l’ouvrage de la jeune fille. Elle trouva les bobines de lin bien alignées sur la table et ne tarit pas de louanges sur la qualité du travail et sur sa finesse.

          La reine Almodis lui demanda de passer dans la seconde chambre. Celle-ci était pleine de ballots de carde de lapin angora. Elle lui fit les mêmes recommandations que la veille tandis que le prince Raymond, s’étant rapproché de la jeune fille, lui effleurait les mains. Ils sortirent.

          Après quelques minutes de rêverie Rode regarda le fuseau, le rouet, les ballots de laine vaporeuse et …. se précipita vers la fenêtre. Les trois vieilles étaient là. Elle descendit aussitôt leur ouvrir et se plaignit beaucoup ; ce qui décida les fileuses à l’aider. Un moment plus tard elles étaient au travail mouillant les poils, roulant la fibre de laine et poussant sur la pédale du rouet. Epuisée de les voir s’affairer avec tant d’efficacité la jeune fille finit par s’endormir. Au matin la reine Almodis, ayant trouvé les écheveaux suspendus à des clous de la muraille, félicita à nouveau la jeune fille et s’étonna de ne point voir de blessures sur ses mains que le prince Raymond mit aussitôt dans les siennes pour les embrasser.

-J’ai dans la troisième chambre ; dit la reine, des cocons de soie que personne dans le royaume n’a su filer. Je voulais te donner en mariage un de mes seigneurs mais, si tu arrives à faire des bobines avec cette soie de papillon, je te donnerai mon fils unique, le prince de ce comté.

          Une fois seule Rode se précipita à la fenêtre. Elle attendit impatiemment la venue des vieilles femmes. Bientôt elles parurent et la jeune fille versa plus de larmes que jamais. Quelques minutes après elles grimpaient l’escalier de la tour. La première plongea, à l’aide d’une écumoire, les cocons dans l’eau frémissante, la seconde tira les trois fils et les torsada à l’aide de son fuseau et, la troisième les engagea sur le rouet. Mais elles s’arrêtèrent soudain.

-On dit par le pays que si cet ouvrage est mené à bien il y aura un mariage et nous voulons que tu nous invite, et que tu n’aies point honte de nous, et que tu nous appelle tes tantes, et que tu nous fasses asseoir à ta table. La jeune fille accepta. La cloche de l’église venait de sonner midi et elles se remirent au travail. Bientôt les bobines s’entassèrent. Comme à son habitude la jeune fille s’endormit et fut réveillée par la reine.

          Celle-ci prit les petites bobines de fil de soie de papillon et, pleine d’admiration, les fit miroiter au soleil en disant : « Je n’ai qu’une parole tu auras mon fils en mariage ». Le jour des noces fut arrêté et le fiancé fut enchanté d’avoir une femme aussi active et d’une telle habileté et il s’en félicitait grandement ; car il était là.

C’est alors que la jeune fille demanda : « J’ai trois tantes et comme je leur doit beaucoup je ne voudrais pas les oublier dans mon bonheur ; puis-je les inviter au mariage et aurai-je la permission de les faire asseoir à notre table ». Tout fut accepté.

          Lors donc, le jour dit, on commença la fête nuptiale Le roi Pons, comte de Provence et de Toulouse était présent ainsi que La reine Almodis de la Marche, comtesse de Provence et trois chaises étaient vides. Bientôt on annonça les tantes de la fiancée.  Elles entrèrent. Les trois femmes étaient très laides. La première avait une lèvre qui lui pendant jusqu’au menton. La seconde un pouce énorme et la troisième un pied qui débordait de sa chaussure tant il était enflé. Elles s’installèrent à la table des mariés tout près de la reine Almodis et du prince Raymond.

          Au bout d’un moment il se leva et s’approchant de la première il lui demanda :

-D’où vous vient cette grosse lèvre qui pend ? De votre naissance ou…?

-Ho, mon petit ; ça, c’est une vie de travail. C’est à force de mouiller le fil, mouiller le fil et elle joignit le geste à la parole. La lèvre finit par enfler. Ça, c’est une vie de travail.

Il s’approcha alors de la seconde.

-Et vous d’où vous vient ce pouce ?

-Ho, mon petit ; ça, c’est une vie de travail. C’est à force de tordre et retordre le fil et de l’écraser. Il m’est venu une sorte de callosité et elle expliquait à gestes larges. Ça, c’est une vie de travail.

Enfin il s’approcha de la troisième et questionna encore.

-Et vous ce pied enflé c’est à cause de quoi ?

-Ho, mon petit ; ça, c’est une vie de travail. C’est à force d’appuyer sur la pédale du rouet, d’appuyer sur la pédale du rouet. La cheville forcit et finit par se déformer. Ça c’est une vie de travail.

          En revenant s’asseoir le prince Raymond regarda les jolies lèvres de son épousée aussi délicatement nacrées qu’un coquillage, ses mains comme deux colombes et il se pencha pour apercevoir son pied délicat. Il resta songeur quelques minutes puis se tourna vers sa mère il déclara :

-Ma mère je sais que vous appréciez le travail des mains des femmes mais je vous en supplie accepter que la mienne ne touche plus jamais à un rouet.

La reine Almodis de la Marche en cette belle journée de fête accepta d’accéder à la requête de son fils Raymond de Saint Gilles.

          Quant à la jeune épousée elle baissa les yeux et déclara :

-Pour vous mon époux j’accepte tous les sacrifices, je passe de Rode à Gerberge le prénom de ma mère et je vous promets de ne plus jamais, plus jamais, toucher à un rouet.

 

Prince Raymond de Saint gilles+ Rode fille de Geoffroy Ier de Provence et de Gerberge

Reine Almodis de la Marche comtesse de Provence+ Pons, comte de Provence et de Toulouse

 

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