Berthe au grand pied

 

                     Berthe au grand pied

Tiré, et replacé dans son époque légitime, de La biche au bois de Madame d’Aulmoy

 Le roi Garibert de Laon et sa Dame, la reine Gisèle d’Aquitaine étaient sans enfants et s’en désolaient. Ils savaient qu’en Provence, dans une grotte sacrée, vivait une sainte mère et ses sœurs de prières qui faisaient des miracles pour aider les fidèles en mal d’enfant. Il coulait dans la grotte une eau limpide et pure qui vous lavait de tous péchés. La reine décida de se rendre auprès des saintes femmes pour boire à la fontaine sacrée

Après un voyage éreintant, de plusieurs semaines, et une marche épuisante à travers le bois elle arriva tout en haut de la falaise abrupt et entra dans la fraîcheur de la grotte. La fontaine était un bassin circulaire naturellement creusé dans la roche dure. Laissant ses suivantes elle s’approcha et se pencha.

Au travers des eux elle aperçut une femme couleur écrevisse. Comme elle s’en étonnait l’écrevisse lui dit : « Je me nomme Dame Apis et toi qui est-tu et que veux-tu ? »« Je suis une malheureuse pècheresse et je suis en mal d’enfant. »

L’écrevisse sortit de la fontaine sans être mouillée, ses habits étaient blancs doublés de cramoisi, et ses cheveux gris tout renoués de rubans verts. Elle prit la reine Gisèle par la main et, sans un mot, la conduisit au-delà de « la baume » dans un chemin du bois qui la surprit car elle ne le soupçonnait pas.

C'était le chemin des fées. Il était ordinairement fermé de ronces et d'épines; mais quand la reine et sa conductrice parurent, aussitôt sur les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles et de fleurs, la terre fut couverte de violettes, et mille oiseaux différents chantaient à l'envi sur les arbres.

Bientôt elles arrivèrent dans un lieu merveilleux. Une fente haute d’au moins dix coudées s’ouvrait dans la falaise calcaire. Elles entrèrent toutes deux dans le ventre de la terre.

Au sortir de la grotte aux œufs trente-six vierges pures entourèrent Dame Apis et Gisèle d’Aquitaine. Elles lui offrirent un bouquet fait de fleurs sauvages, chacune une fleur qu’on nomme aussi des simples.

Elles dansaient gracieusement et chantaient le sourire aux lèvres:

Nous sommes heureuses d’annoncer

A notre reine bien aimée

Trente-six semaines de patience  

et Dame Apis ajouta :

Dans vos bras Dame vous tenez

Toutes les simples à infuser

Si vous nous accordez confiance

 

L’enfant vint au monde, c’était une fille. Elle fut prénommée Désirée. Une semaine plus tard on célébrait le baptême.

La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux les trente-six fées de la Baume Sainte les bras tout chargés de présents. Après qu'elles eurent embrassé la reine et baisé la petite princesse, elles déployèrent sa layette, dont la toile était si fine et si bonne qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user. Les fées la filaient à leurs heures de loisir: pour les dentelles elles surpassaient encore ce que j'ai dit de la toile, toute l'histoire du monde y était représentée, soit à l'aiguille soit au fuseau. Après cela elles montrèrent les langes et les couvertures, qu'elles avaient brodés exprès; l'on y voyait représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent. Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux, elles l'emmaillotèrent et lui donnèrent plus de cent baisers.

L’une la doua de vertu et l'autre d'esprit, la troisième d'une beauté miraculeuse, celle d'après, d'une heureuse fortune, la cinquième lui désira une longue santé et la dernière, qu'elle fît bien toutes les choses qu'elle entreprendrait. La reine ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles venaient de faire à la petite princesse.

          Soudain, Dame Apis qui avait l’enfant face à elle se leva et stoppa d’un geste ce gracieux babillage. Levant un doigt rageur elle s’écria : « Je dis que cet enfant soit élevée dans un couvent sans porte ni fenêtre, sans visiteurs et sans lumière. Car si elle voit le jour avant l'âge de quinze ans, elle aura lieu de s'en repentir. Il lui en coûtera peut-être la vie».

Après cette malédiction elle disparut laissant la reine Gisèle désemparée.

Aussitôt le roi fit bâtir en ce lieu un cloitre sans portes ni fenêtres. Il y fit faire une entrée souterraine pour nourrir la princesse et ses suivantes les trente-six fées qui ne voulurent pas l’abandonner. (Fréjus).

Désirée grandit entourée de l’affection et des bons soins de ses marraines. Si son esprit charmait ses compagnes, sa beauté n'avait pas des effets moins puissants, elle ravissait les plus insensibles. La reine sa mère lui rendait souvent visite par l’entrée souterraine et elle ne l'aurait jamais quittée de vue, si son devoir ne l'avait pas attachée auprès du roi.

          Bientôt son portrait peint fut porté dans les plus grandes Cours de l'univers dont celle du roi Charles Martel et de sa femme Rotrude. Leur fils Pépin, le prince guerrier, regarda le portrait peint le premier et en tomba éperdument amoureux. Son ami Becafigue inquiet dit au roi qu'il était à craindre que le prince ne perdît l'esprit, parce qu’il demeurait des jours entiers enfermé dans son cabinet, où l'on entendait qu'il parlait seul

-Vous avez résolu, disait-il, de me faire épouser la princesse Ethiopienne, vous trouvez des avantages dans son alliance que je ne puis vous promettre dans celle de la princesse Désirée; mais, seigneur, je trouve des charmes dans celle-ci, que je ne rencontrerai point dans l'autre et il faut que je meure, heureux de cesser de vivre, en perdant l'espérance d'être à ce que j'aime.

Charles Martel se rendit chez son fils et l’interrogea

-On me rapporte que vous me parlez alors que je ne suis point près de vous.

-Je vous avoue père que j'ai pris une si forte passion pour la princesse Désirée, que je vous demande de retirer la parole que vous avez données à la princesse africaine. Je ne puis me reprocher une si belle flamme, pour une si charmante princesse; et il lui tendit le portrait.

Le roi Charles demeura presque aussi enchanté que son fils, de voir tant de grâce et tant de beauté. Le prince pressa le roi de dépêcher des ambassadeurs, non seulement en Ethiopie, mais aussi au roi Garibert de Laon le père de Désirée. Il fut décidé que Bécafigue serait cet ambassadeur. C’était un jeune seigneur très éloquent.

-Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit le prince guerrier en lui confiant son propre portrait peint, que ma vie dépend du mariage que vous allez négocier, n'oubliez rien pour persuader, et amenez moi l'aimable princesse que j'adore déjà.

1er voyage de Bécafigue

Dans les rues de Laon, tout le monde était accouru pour voir l’ambassadeur d’Austrasie mais lorsqu'il demanda à saluer la princesse, il demeura bien surpris que cette grâce lui fût déniée. On lui expliqua qu’une fée au moment de sa naissance l’avait prise en aversion, et l’avait menacé d'une très grande infortune, si elle voyait le jour avant l'âge de quinze ans.

-Voilà le portrait du prince Guerrier que j'ai ordre de lui présenter, dit Bécafigue. Il serait heureux que la princesse puisse le voir.  La reine Gisèle, suivie de Giroflée sa Dame d’honneur apporta le portrait à sa fille par le souterrain.

 -Seriez-vous fâchée, lui dit la reine en riant, d'avoir un époux qui ressemblât à ce prince ? Car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans. La princesse désirée fut touchée par la prestance du jeune seigneur.

Quand le prince guerrier sut qu'il ne pouvait espérer sa chère Désirée de plus de trois mois, il fit des plaintes qui affligèrent toute la Cour; il ne dormait plus, il ne mangeait point; il devint triste et rêveur, la vivacité de son teint se changea en couleur de soucis.

Le roi ne voyait aucun remède qui pût guérir le prince alla trouver les parents de désirée et exigea que le mariage se fasse mais les parents restèrent inflexibles.

Le voyage en Ethiopie

Pendant ce temps-là, Bécafigue était en Éthiopienne et recevait la colère de la reine :

-Comment, monsieur l'ambassadeur, est-ce que votre maître ne me croit pas assez riche et pas assez belle pour me prendre pour épouse. Il lui répondit

-Si le Ciel m'avait mis sur le premier trône de l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'offrirais, belle princesse.

-Cette parole vous sauvera la vie. J’avais résolu de commencer ma vengeance par vous, mais je vous tiens quitte.

Quand Bécafiguel fut de retour au palais il trouva son maître aux dernières extrémités, Le prince Pépin s'imaginait que la princesse l’avait pris en aversion et que le mariage ne se ferait jamais. Il reprit donc le chemin de Laon décidé de convaincre même les pierres du château à se déplacer jusqu’à Reims

2eme visite de Bécafigue

Il fut accueilli comme un ami par Giroflée la Dame d’honneur de la reine qui lui fit mille grâces pour le faire patienter tandis que la reine se rendait chez sa fille. Quand la reine lui expliqua que le prince guerrier se mourait d’amour. Désirée sentit une douleur sans pareille, son cœur se serra, elle s'évanouit, et la reine connut les sentiments qu'elle avait pour le prince. Elle supplia

-Ma mère, ne pourrais-je pas aller dans un chariot bâché, tout fermé où je ne verrais point le jour ? On l'ouvrirait la nuit pour nous donner à manger: ainsi j'arriverais heureusement chez le prince Pépin.

Il fut fait ainsi. Mais la reine exigea que Giroflée se fasse enfermer dans le chariot avec la princesse Désirée pour ne point la laisser voyager seule. Elle lui fit ses dernières recommandations :

-C'est plus que ma vie: prenez soin de la santé de ma fille; mais surtout, soyez soigneuse d'empêcher qu'elle ne voie le jour avant son arrivée, tout serait perdu.

Bécafigue prit le chemin du retour pour annoncer la bonne nouvelle à son prince, sans avoir vu la princesse Désirée. Il fut convenu, que jusqu'à ce qu'elle ait quinze ans on la mettrait dans un château, où elle ne verrait aucune lumière que celle des bougies.

          Longue Épine et sa mère qui faisaient partie de l’escorte, n'aimaient point la princesse Désirée et elles décidèrent de lui nuire. Au petit matin juste avant d’arriver au château du prince guerrier alors qu’elles traversaient une épaisse forêt qui dissimula leur forfait ; Longue Épine coupa  tout d'un coup avec un grand couteau la bâche du chariot où les deux femmes étaient enfermées. Alors, pour la première fois, la princesse Désirée vit le jour. À peine l'eut-elle regardé et poussé un profond soupir, qu'elle se précipita du chariot, vers la forêt sous la forme d'une biche blanche. Elle se mit à courir éperdue et s'enfonça dans ce lieu sombre  pour s’y cacher regrettant  déjà la charmante figure qu'elle venait de perdre. Tandis que Giroflée la dame d'honneur se précipitait derrière elle et faisait retentir les bois et les rochers de son nom et de ses plaintes. L’escorte fit de même.

          Longue Épine se glissa à l’intérieur mit les plus riches habits de Désirée couvrit ses épaules du manteau royal et ajusta sur ses cheveux  en tresse La couronne. Dans ses mains le sceptre d'un seul rubis et le globe sacré. Il fallait persuader qu'elle était la princesse, et ne rien négliger de tous les ornements royaux. Elle sortit ainsi et prit résolument le chemin du château suivie de sa mère qui portait la queue de son manteau, quand elles aperçurent un gros de cavalerie, et au milieu deux litières brillantes d'or et de pierreries, portées par des mulets ornés de longs panaches de plumes vertes.

Quand l’équipage fût à portée sortirent le roi Charles Martel et son fils Pépin.

Longue épine raconta avec force gestes qu’une fée jalouse de son bonheur avait dispersé tous ceux qui l'accompagnaient, par une centaine de coups de tonnerre, d'éclairs et de prodiges surprenants.

Ô dieux ! Que devint le prince Pépin après avoir considéré cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur ? Sa maigreur affreuse, son nez plus crochu que celui d'un perroquet brillait d'un rouge luisant, il n'a jamais été des dents plus noires et plus mal rangées; enfin elle était aussi laide que Désirée était belle.

-Je suis trahi, dit-il, ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie, l'on a cherché à nous tromper.

-Comment l'entendez-vous, seigneur ? dit Longue Épine en colère: l'on a cherché à vous tromper ? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant.

Un garde du corps mit la princesse en trousse derrière lui, et la dame d'honneur fut traitée de même; on les mena dans la ville et, par ordre du roi Charles, elles furent enfermées dans le château des Trois Pointes.

          Cependant le prince était toujours amoureux du portrait qu’il gardait près de son cœur.  Il resta avec Becafigue dans la vaste forêt, si sombre par l'épaisseur des arbres et si agréable par la fraîcheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés qu’elle apaisait sa peine. Le prince fatigué de la longueur du chemin (car il était encore malade) descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa tête, ne pouvant presque parler, tant il était faible.Pendant ce temps la Biche au bois, je veux parler de l’incomparable princesse se désolait

-Où me retirer, pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent point ?

La clarté du jour la rassura un peu; elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait quelque chose de si merveilleux qu'elle ne se lassait point de le regarder; tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort au-dessous de ce qu'elle voyait; c'était l'unique consolation qu'elle pouvait trouver dans un lieu si désert. Giroflée, qui ne pouvait presque plus marcher, se coucha pour se reposer Lorsque la Biche l'aperçut, elle franchit tout d'un coup le ruisseau, qui était large et profond, elle vint se jeter sur Giroflée et lui faire mille caresses. Elle la regarda attentivement, et vit avec une extrême surprise de grosses larmes qui coulaient de ses yeux; elle ne douta plus que ce ne fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa, avec autant de respect et de tendresse qu'elle avait baisé ses mains et lui dit :

-Vous avez déjà parcouru une partie de cette vaste solitude, n'y a-t-il point de maisonnette, un charbonnier, un bûcheron, un ermitage ? Nous trouver dans ces lieux dépourvue de toute consolation ! Se peut-il rien de plus triste.

- Il y a dans ce petit sentier, une cabane assez propre pour un endroit champêtre. Elles trouvèrent une vieille femme, assise sur le pas de la porte, qui achevait un panier d'osier fort fin. Giroflée la salua:

-Voudriez-vous, ma bonne mère, m’accorder l’hospitalité avec ma biche ?

La vieille femme accepta. Elle donna des fruits excellents à Giroflée que la princesse mangea avec grand appétit ; ensuite elles se couchèrent.

Sur ces entrefaites Bécafigues et le prince guerrier arrivèrent sur le même chemin avec leurs chevaux à la longe. Il était assez tard et la nuit menaçait. La bonne vieille leur proposa de s’abriter des bêtes sauvages et elle les mena dans une chambre semblable à celle que la princesse occupait si proches l'une de l'autre, qu'elles n'étaient séparées que par une cloison.

          Le lendemain matin le prince marcha longtemps sans tenir aucune route. Enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres et de mousses, aussitôt une biche en partit. Il ne put s'empêcher de la suivre et de temps en temps, il lui décochait des traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en lût pas blessée. Le soir elle raconta à Giroflée 

-:j'ai été poursuivie aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu à peine tant j'étais pressée de fuir, mille traits décochés après moi me  menaçaient d'une mort inévitable; j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver.

-Il ne faut plus sortir, ma princesse, répliqua Giroflée, mais le lendemain la jeune biche gambadait dans le sous-bois.

De son côté le prince Pépin informait Bécafigue de ces découvertes.

-J'ai passé le temps, lui disait-il, à courir après la plus belle biche que j'aie jamais vue, elle m'a trompé cent fois avec une adresse merveilleuse.

          Le lendemain après-midi, dans le temps qu'il dormait, notre craintive Biche, avide des lieux écartés, passa dans celui où il était. Elle se trouva si proche de lui, qu'elle ne put s'empêcher de le regarder. Ô dieux ! Que devint-elle, quand elle le reconnut Elle se coucha à quelques pas de lui, et ses yeux ravis de le voir, ne pouvaient s'en détourner un moment. Lorsqu’il s'éveilla sa surprise parut extrême, il reconnut la même biche qui lui avait donné tant d'exercice. Elle s’enfuit d’un pied léger. Aussitôt il s’élança après elle. « Ha ! Si tu pouvais m'entendre, petite biche, lui criait-il, tu ne fuirais pas, je t'aime, je veux te nourrir, tu es charmante, j'aurai soin de toi ». Enfin après avoir fait tout le tour de la forêt, notre Biche ne pouvant plus courir ralentit ses pas à l’ombre sombre d’un érable, et le prince redoublant les siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus être capable. «Belle biche, lui disait-il, n'aie point de peur, je veux t'emmener avec moi, et que tu me suives partout.» Il la couvrit de pétales de roses dont quelques buissons étaient chargés, ensuite il prit la biche entre ses bras, il appuya sa tête sur son cou et vint la coucher doucement sur ses ramées. Elle eut besoin de boire. Il alla voir où il pourrait trouver quelque ruisseau afin de l'y conduire, pendant qu'il cherchait, elle se déroba promptement et vint à la maisonnette où Giroflée l'attendait et elle lui apprit son aventure.

«Le croirais-tu, ma chère ? lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans cette forêt, c'est lui qui m'a chassée depuis deux jours, et qui m'ayant prise, m'a l'ait mille caresses. Lui qui m'est destiné par mes plus proches, lui qui m'aime et que J'aime.          Le lendemain encore, l’ayant beaucoup cherché, il la découvrit dans le plus épais de la forêt. Elle s'y trouvait en sûreté, lorsqu'elle l'aperçut; aussitôt elle bondit, elle saute par-dessus les buissons, et elle fuit plus légère que les vents; mais dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien qu'il lui enfonce une flèche dans le pied. Elle sentit une douleur violente, et n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa tomber. « N'es-tu pas cause petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est arrivé ? Que t'avais-je tait hier pour m'abandonner ? Il n'en sera pas aujourd'hui de même, je t'emporterai.» La Biche ne disait rien, qu'aurait-elle dit?

Il prit des herbes, il les lia sur sa jambe pour la soulage et la prit dans ses bras pour la ramener chez la bonne vieille. Là il l’attacha avec des rubans noués par différents endroits. Comme Giroflée arrivait il dit :

-J’ai blessé cette biche, elle est à moi, je l'aime, je vous supplie de m'en laisser le maître.

-Seigneur, répliqua civilement Giroflée (car elle était bien faite et gracieuse), la Biche que voici est à moi avant que d'être à vous, je renoncerais plutôt à ma vie qu'à elle.

-Je vous la rends, lui dit-il honnêtement; mais j'avoue que ce n'est pas sans chagrin.

     Lorsque le prince fut retiré, son confident lui dit qu'il était le plus trompé des hommes, ou que cette fille avait demeuré avec la princesse Désirée, qu'il l'avait vue au palais, quand il y était allé en ambassade. «Quel funeste souvenir me rappelez-vous? lui dit le prince, et par quel hasard serait-elle ici ? Puisqu’une simple menuiserie nous sépare, j'y vais faire un trou. Et il eut bientôt fait un assez grand trou pour voir la charmante princesse vêtue d'une robe de brocard d'argent, mêlé de quelques fleurs incarnates rebrodées d'or avec des émeraudes; ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle gorge du monde, son teint brillait des plus vives couleurs, et ses yeux ravissaient. Giroflée était à Genoux devant elle, qui lui bandait le pied, dont le sang coulait avec abondance.

«Ha ! seigneur, dit Bécafigue, ne différez pas de vous approcher de cette cloison, vous verrez le véritable original du portrait qui vous a charmé.» Le prince regarda, et reconnut aussitôt sa princesse. Il alla sans différer frapper doucement à la porte de la chambre où était la princesse. Dès que Giroflée eut ouvert le prince guerrier vint se jeter aux pieds de Désiré.

Elle commença le récit de son histoire, qu'elle fit avec une grâce et une éloquence naturelle, qui surpassait celle des plus habiles. «Quoi ! s'écria-t-il, ma charmante princesse, c'est vous que j'ai blessée. Que ferai-je pour expier un si grand crime, suffira-t-il d'en mourir de douleur à vos yeux ?» Il était tellement affligé que son déplaisir se voyait peint sur son visage. Pour l'éclaircir à son tour de toutes choses, il lui raconta la supercherie que Longue Épine et sa mère avaient faite.

 

         Soudain un bruit perçant de trompettes, clairons, timbales et tambours, se répandit dans la forêt. C’était le roi Charles Martel et sa femme Rotrude qui cherchaient leur fils. Tous sortirent de la maisonnette.

-Et d'où venez-vous, mon cher fils, s'écria-t-il, est-il possible que vous m'ayez, livré à la douleur que votre absence me cause?

-Seigneur, dit le prince, daignez m'écouter.» Le roi aussitôt descendit de sa litière et se retirant dans un lieu écarté, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et la fourberie de Longue Épine. Le roi ravi de cette aventure leva les mains et les yeux au Ciel pour lui en rendre grâce: dans ce moment il vit paraître la princesse Désirée, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble.

Le prince Pépin monta à cheval.  A côté de lui, Désirée,  le pied caché par un bandage, montait une superbe jument qui n'allait que par courbettes. On les reçut dans la ville capitale avec mille cris de joie.

     Les noces du prince durèrent plusieurs mois, chaque jour fournissait une fête nouvelle. Le fidèle Becafigue pria son maître de parler à Giroflée, et de l'unir avec elle. Dame Apis vint pour la fête demander la grâce de Longue épine et de sa mère au roi Charles qui se doutant qu’il avait été berné ne leur en teint pas rigueur devant la grâce de sa bru. Quand à Désirée elle prit le nom de Berthe et garda de son pied blessé un sabot de biche.

 

 

 

 

 

 

 
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