Le Thaumaturge

 

 

 

LE THAUMATURGE

(Celui qui fait des miracles de guérison)

Nouvelle

 

 

Que devient la vérité si la réponse n’est pas connue

 

Vite, réveillez vous, venez voir le champ de blé de la sente basse. Réveillez vous ! Bastien, petit et tout en muscle, courrait de lit en lit, secouant l’un, secouant l’autre, éveillant ses cousins, ses cousines et ses frères dans le grand dortoir de la demeure de famille.

 

Les yeux s’ouvrirent les têtes se levèrent. A grand coups de bâillements et d’étirements les enfants engourdis de sommeil ne comprenaient pas. L’aube, de cette fin d’été, nimbait le volet d’une lumière pâle, la fenêtre ouverte laissait enfin entrer la fraîcheur du matin.

Qu’est ce que tu veux ? dit Nicolas en attrapant son portable pour y lire l’heure. 5 h, mais tu es fou qu’est ce qui t’arrive ?

 

Bastien fit claquer les volets en les ouvrants, ce qui finit de réveiller la petite troupe et désigna, du doigt, un point sur sa gauche.

  • Le champ de blé, venez voir ! Tous s’agglutinèrent sur le rebord de la large fenêtre béante.

 

Le côté est de la maison était parcouru de champs de blé stoppés par les collines couvertes de châtaigniers et de chênes ; le côté ouest s’illustrait de même mais mourait en un vallon, égaillé d’un filet d’eau qui mouillait les pieds de grands peupliers. On l’appelait la sente base. Là un champ semé pour attirer les sangliers offrait son jaune d’or à leurs yeux ensommeillés.

Bastien insista

-Mais enfin vous ne voyez rien !

Les jumeaux Franck et Vincent de deux ans plus jeunes, aussi longs que maigres  échangèrent un regard et crièrent d’une seule voix avant de se précipiter dans leurs tennis et l’escalier.

-Un cercle de culture !

 

Nicolas, l’ainé de la petite troupe, ajusta ses lunettes et plissa le front. C’était vrai ! Le grand champ avait ses épis couchés par endroit et cela dessinait une forme géométrique. Luce s’approcha, sa tablette à la main. Longue et mince, ses cheveux blonds roux ébouriffés de sommeil la faisaient ressembler à Ophélie. L’écran était allumé sur une page illustrée de dessins identiques.

-Je crois que nous devrions aller voir !

 

Tous dévalèrent l’escalier de bois à la suite des jumeaux vers le premier étage en se bousculant. Au palier Luce les freina en montrant les chambres de leurs parents respectifs de part et d’autre d’un long couloir. Un doigt sur la bouche elle leur intima le silence. Et c’est sur la pointe des pieds, car tout dormaient encore, qu’ils continuèrent la descente. Déjà le rez-de-chaussée et la porte béante que passaient John et Noémie en un éclair et que Benoit referma.

 

Le champ sentait  le pain chaud et le beurre salé. Le soleil filtrait les peupliers aux feuilles tremblantes. Ce rayon parfumé de miel éveillait les coccinelles et les scarabées aux élytres verts. L’herbe buvait la rosée. La sève montait au cœur des églantiers.

 

Les enfants se glissèrent parmi les épis sans les piétiner, écartant les longues tiges d’une caresse, pour atteindre les parties couchées. Chacun prit place dans un des espaces élargi alors que leurs yeux se cherchaient de droite et de gauche pour se positionner à égale distance. Ils s’assirent et se mirent à chanter. Nicolas progressa jusqu’au centre. Debout, il promena son regard  de façon circulaire sur les six chevelures aimées qui faisaient des taches sombres ou claires parmi les épis d’or. Luce était restée en lisière, comme craintive. Un vent léger fit écho au balancement cadencé des enfants. Les peupliers dansaient et la rivière chantait son clapotis.

 

Soudain, les yeux en alerte, les oreilles tendues ils devinèrent les chasseurs plus qu’ils ne les virent. Déjà le sanglier était sur eux, la meute hurlante à ses trousses. Un coup de feu claqua. La bête apeurée fit un écart. D’un regard elle implora Bastien, puis John, puis Noémie. Elle courut le furet voulant prendre la place d’un des protégés de la terre Franck et Vincent ouvrirent leurs bras mais elle n’avait rien à poser derrière eux pour être coursée et entrer dans le cercle. Benoit allait la recevoir ; quand un second coup de feu, brisa des épis en une onde silencieuse et la bête repris sa course éperdue.

 

Les hommes arrivèrent. Ils écrasèrent les blés murs de leurs bottes hostiles. La jeep embraya, patina et traversa le champ. La horde passa devant les enfants sans les voir.

 

Benoit disparut comme une bulle de savon qui rencontre une épine de rose.

Bastien, puis John, puis Noémie s’allongèrent parmi les épis brisés, des larmes dans les yeux. Leur corps devenu eau abreuva les coquelicots et les bleuets.

Franck et Vincent auraient bien aimé rester encore un peu, mais leur enveloppe était si légère qu’elle fut emportée par la vapeur du ruisseau.

 

Nicolas se rapprocha de la lisière et dit à Luce

  • Nous devrions, au lieu de parler nous taire ; au lieu de demander à être compris, écouter. Ce n’est pas encore l’heure. Plus tard, peut être, nous reviendrons ; si les hommes retrouvent la compassion.

Ils s’allongèrent sur le sol, main dans la main, et la terre les happa.

 

 Alors le vent se tut

 

Tout là bas en orient un jet d’eau monta sous les arbres et s’émietta en retombant dans un large bassin de marbre au fond sablé de poudre d’or.

 

La jeep revenait par la route ; Les chasseurs coupèrent à pied par la sente basse. Leurs paroles résonnent encore.

 

  • Ce n’est pas la maison du philosophe là.
  • Si, pourquoi ?
  • Il n’avait pas des frères, personne n’en a hérité ?
  • Je ne sais pas !
  • Pourtant c’était plein d’enfants, non !
  • Peut être !
  • Elle tombe vraiment en ruine. Je viendrais lundi lui donner un coup de bull
  • Tu as raison cela fera plus propre.

 

FIN

 

Françoise Contat Février 2017

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