Conte Belissa Crépuscularé

 

BELISA CREPUSCULARIO

 

Isabelle ALLENDE

En souvenir de sa mère et de la mienne

Adaptation au racontage F. Contat

 

Bélissa Crépuscularé était marchande de mots. 5 cruzeros et elle vous disait un poème, 10 cruzeros et elle vous contait une histoire.

Ce jour là elle était sur la place du village à conter une petite historiette qui endort rejetons aux dents naissantes à des mères de famille attentives, quand une troupe de cavalier fit irruption dans les rues poudreuses.

Les cris des hommes excitant les chevaux fit place aux hurlements des femmes qui ramènent  Les chiens eux-mêmes se terrèrent au fond des granges à l’abri des regards.

Le mulâtre entrait en conquérant dans ce village mille fois visité par la guerre.

 

Bélissa Crépuscularé resta seule, assise sur la pierre, près de la fontaine à l’eau rare. Un silence épais fit place au tumulte. L’homme dressé sur ses éperons, les pans de son poncho découvrant le scintillement d’acier d’une arme automatique, s’adressa à la jeune femme:

- Est-ce toi qui joue avec aisance des rimes des autres? Est-ce toi qui glisse dans les oreilles attentives les secrets du passé? Est-ce toi la marchande de mots?

- Oui, que me veux-tu? Et en disant ces mots elle s’était levée et soutenait le regard de l’homme de guerre.

- Alors c’est toi que je veux.

Son cheval broncha et l’instant suivant Belisa se sentit soulevée de terre. L’homme l’avait happé par les pans colorés de ses jupons superposés comme on prend une brebis par sa laine et l’avait jeté en travers de sa selle.

L’odeur de cuir et de sueur lui leva le cœur elle fut prise de vertige. Sa poitrine comprimée lui faisait mal. Elle se sentit défaillir. Son cœur se transforma en sable et un voile noir passa devant ses yeux.

 

Elle sentit dans une semi inconscience que la course éperdue s’arrêtait, qu’on la soulevait, qu’on la portait à l’ombre de murs de toile. La couche était douce elle se laissa aller au repos. Au petit jour, le mulâtre souleva le pan de toile laissant entrer le soleil et elle s’éveilla.

- En fin! Tiens, bois. Et il lui tendit une gourde d’alcool. 

Le liquide épais lui brûla la gorge et lui fouetta les sens. L’instant suivant elle était debout brossant sa jupe à deux mains, rajustant ses cheveux épars. Ses yeux noirs lançaient des éclairs de fureur..

- Suis -moi. Je dois te présenter au Colonel. C’est pour lui que je t’ai ramené.

 

Bélissa Crépuscularé savait très bien qui était le Colonel. Si elle avait pu en douter quelques instants, la fierté avec laquelle le mulâtre avait dit ces derniers mots l’aurait immédiatement renseigné.  Il s’agissait du chef de la révolution. Son nom était sur toutes les lèvres, mais bien peu le connaissaient. Certains l’avaient rencontré et en parlaient avec fougue, d’autres auraient aimé ne jamais le rencontrer, car les cimetières étaient pleins de ses ennemis. Le mulâtre s’écarta et se positionna au garde-à-vous devant la porte.  Dans la pénombre chaude de la maison de planche le Colonel se balançait. A contre jour Bélissa ne distingue qu’une forme floue. Une voix s’éleva.

- Alors c’est toi la marchande de mots! J’ai besoin de tes services.

Bélissa allait répliquer qu’elle ne travaillait pas sous la contrainte quand le colonel glissa de son hamac et s’approcha de la jeune femme. Au sortir de la zone d’ombre elle leva la tête vers son visage prête à lui lancer quelques phrases cinglantes, empoisonnées comme le venin de Micrurus le serpent corail.

 

Deux yeux jaunes de pumas stoppèrent net les mots dans sa gorge. L’homme la toisait de deux têtes. Ses épaules larges sous la chemise kaki se soulevaient délicatement sous une respiration calme. Une telle puissance la subjugua. Elle ne sut qu’articuler.

- Que voulez-vous?

- Un discours, écris moi un discours.

Je suis las de la guerre, mon peuple est fatigué. Je veux que les massacres s’arrêtent. Je veux que les hommes partagent le pain et le sel et qu’on offre à nouveau à l’étranger l’œuf frais pondu. Je veux un peuple libre dans un pays rendu à l’opulence. Trouve les mots qui calme le frère et apaisent les larmes de la mère. Trouve les mots qui redonnent l’espoir et ceux qui ouvrent les portes de l’avenir. Trouve les phrases qui font vibrer les foules. Trouve les phrases éternelles! Mais attention! Ecrit quelque chose que le peuple puisse comprendre. Quelques chose qui lui aille droit au cœur et qui lui plaise. Je voudrais des mots qui guident, qui soutiennent : des mots de Président! A cet instant elle sut que cet homme était seul. Seul face au pouvoir, seul face à la responsabilité, mais seul aussi face à lui-même. A cet instant elle sut qu’elle allait l’aider.

 

Toute la nuit la lampe a brûlé dans la maison de toile où le mulâtre l’a reconduite.  Elle a choisi des mots simples pour un peuple blessé, Elle a cherché des mots nouveaux pour un peuple jeune, Sans construire de longues phrases qui endorment et laisse un espace libre au méchant. Elle a écarté les mots éculés à force de promesses non tenues. Elle a choisi des mots forts, des mots rudes, comme cet homme dont elle entend battre le cœur dans sa tête. Elle a trouvé des phrases qui font vibrer les foules. Elle a trouvé des phrases éternelles! Au petit matin elle a passé une main fatiguée dans ses cheveux épais. Elle à assouplie ses doigts. Elle étiré ses reins tendus par la concentration et elle a attendu. 

Les feuilles libres se soulevèrent délicatement au moment où le mulâtre entra. Elle les ramassa et se leva en silence. Il tendit la main mais elle refusa de lui confier son travail.

 

Quelques instants plus tard elle était devant le Colonel. L’homme la détailla. On aurait dit qu’il la voyait pour la première fois. Les yeux de pumas semblèrent flamboyer mais l’instant suivant il l’apostropha.

- Lis! Elle hésita, leurs regards se croisèrent. Il ne savait pas lire.

Elle ferma les yeux quelques instants inspira, les rouvrit et commença sa lecture. Les mots coulaient de ses lèvres comme une eau nouvelle. Après les fracas des batailles la voix de la jeune femme se glissait dans le camp encore endormi pour pénétrer les oreilles qui s’éveillent sur un jour nouveau. Les hommes un a un se regroupaient autour de leur chef et de cette voix. Les mots capturaient l’attention. Les phrases entraient dans la mémoire. Les idées cheminaient doucement le long des sentiers du devenir reconstruit. Quand elle s’arrêta il y eut un long silence.

- Encore! dit le colonel.

Une fois, deux fois, dix fois, cent fois, elle relut le texte; jusqu’a ce qu’il le sache par cœur. Jusqu’a ce qu’il devienne sien. Alors seulement, apaisé, il dit.

- Combien?

- 50 pesos.

- C’est cher.

- Ca les vaux. De plus tu auras droit à un cadeau. Deux mots rien que pour toi, dont tu pourras disposer à ta guise.

Le Colonel trouva le marché honnête. Il demanda au mulâtre d’aller chercher la somme demandée et de raccompagner Bélissa au village.

Seuls dans la maison de planche ils se regardèrent. Bélissa s’approcha du Colonel à le toucher et lui dit.

- Prête l’oreille à mes paroles les deux mots que je t’ai promis, ne peuvent être entendus que par toi.

Elle se glissa derrière lui pencha sa tête vers son oreille. Ses lourds cheveux bouclés caressèrent la nuque rasée. Il frémit. Son odeur persistante de menthe poivrée, la fragrance de sa chevelure, tout contribua à faire sombrer l’homme dans le gouffre éternel. Elle déposa les deux mots en cadeau dans le conduit secret qui mène au cœur de l’être et ainsi scella le pacte d’envoûtement que nous ont confié les Dieux.

 

Déjà le mulâtre revenait.

Elle salua le Colonel et sortit en faisant onduler sa jupe colorée. A son passage le mulâtre tenta de lui enserrer la taille d’un bras vigoureux. Elle se détacha de son étreinte et se mit à lui débiter un chapelet d’injure qui stoppa net sa fougue amoureuse. Il crut qu’elle lui avait jeté un sort

 

Le discours se répandit dans le pays comme un incendie. Il couvait dans les maisons, il crépitait le long des rues, il flambait sur les places publiques, il enflammait les cœurs. Il était comme une comète qui laisse dans son sillage la marque indélébile de la lumière retrouvée.  La presse commença à s’intéresser au Colonel. Les phrases éternelles étaient citées en référence. La campagne électorale se concentra autour de cet homme que le peuple écoutait. Cependant le mulâtre avait remarqué un changement chez le Colonel. Il devenait de plus en plus triste. Parfois son visage s’assombrissait au point de se fermer. Il le questionna maintes fois. Un jour il insista plus que de coutume et le Colonel lui avoua que c’était à cause du secret que lui avait confié la marchande de mots.

- Dites les moi Colonel et je prendrais à ma charge le mauvais sort qu’elle vous a jeté.

Le colonel sourit. Mais le mulâtre avait son idée. Cette femme, cette sorcière devait payer et avant tout annuler le sortilège.

 

N’écoutant que sa fidélité il partit de village en village à la recherche de la magicienne. Un soir il la trouva qui rêvait en regardant le couchant.

- Enfin je te retrouve. Mon Colonel va retrouver sa vrai nature; sorcière!

- Je sais, je suis prête. Elle ramena son châle sur ses cheveux nattés, assura la sangle de cuir de son unique bagage sur son épaule et sauta en croupe. Leur monture puis le train les emportèrent vers la capitale. Quand ils furent enfin face à face les yeux jaunes de puma brillèrent d’un éclat nouveau. Le mulâtre pointait son arme sur la nuque de la marchande de mot. Il la sommant de rendre ce qu’elle avait prit, par magie, à l’homme qu’il admirait le plus.  Mais quand il leva les yeux il vit dans le regard du Colonel un tel monde d’infinie douceur qu’il laissa glisser son bras et rangea l’arme désormais inutile. 

Jamais, sa vie durant, il ne pourrait se défaire des mots enchanteurs qu’il n’a, par pudeur, jamais osé prononcer.

 

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