Croc le mangeur de pierres

 

CROC LE MANGEUR DE PIERRES

Erosion contre incinération

Texte de Françoise Contat

(texte protégé)

 Dessins de Marine Calanque (images protégées)

 

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Croc était mangeur de pierres, comme son père, sa mère, ses frères et ses sœurs.Le jour de ses dix huit ans Croc s’était installé sur les ailes du vent et avait fait le tour de la terre. Tous les mangeurs de pierres font cela le jour de leurs dix-huit ans, pour choisir l’endroit où ils vont passer leur vie.

Croc choisit une petite île au large de l’Amérique du sud. Aucun mangeur de pierres ne s’était installé sur cette île depuis des siècles, ils avaient laissé la place aux hommes oiseaux. Mais comme les hommes oiseaux avaient disparu et que les habitants étaient respectueux des dieux, Croc décida d’y élire domicile.

Croc aima tout de suite sa nouvelle demeure. L’île était de bonne dimension: ni trop grande ni trop petite, juste suffisante pour faire une promenade quotidienne sans marcher sur ses propres traces, de plus elle avait toute sortes      d’ espèces de pierres.

Chaque jour il goûtait un coin de son île.

Il mangeait la falaise crayeuse, en rêvant, faisant un petit trou rond avec son ongle dans la pierre tendre. Les oiseaux aimaient ces petits trous qui leur permettaient de nicher à l’abri du vent.

Il croquait à belles dents la montagne et, parfois sans y prendre garde, éboulait tout un massif, créant une trouée dans la forêt.

Il suçait les pics enneigés, l’air pensif, puis les abandonnait usés comme des dentelles.

Quelques-fois, de ses grands pieds, il éffrittait le bord d’un torrent qui se croyait devenir fleuve. Quand il avait envi de sel il léchait les rochers de mer au gout acide et parfumé.

S’il voulait un goût piquant il buvait le sable blond qui tapissait le bas de la falaise face à l’océan.

Un jour, il eût mal au ventre et alla dans les mines des hommes chercher du charbon qui est un médicament fort éficace pour les problèmes de digestion.

Mais ce que Croc préférait par dessus tout c’était les bonbons brillants qu’il trouvait parfois dans ces mines et que les hommes appellent des diamants. Ils enchantent le palais, chatouillent la langue et montent jusquaux narines en laissant, sur tout le sillage que leur douceur a creusé, un délicat parfum de zéphir printanier.

Quand il était triste, de ses grands yeux blancs comme l’écume de mer il regardait l’horizon à l’affût d’une tempête ou d’un ouragan qui lui apporterait des pierres inconnues de rivages lointains.

Quand il était encore plus triste et que la solitude lui pesait, de ses grands yeux blancs comme la brume de mer, il guettait l’arrivée d’une mangeuse de pierre de dix-huit ans faisant son voyage, car avec un peu de chance elle s’arrêterait pour vivre près de lui.

Les années passèrent. Croc se laissa gagner par la tristesse et la mélancolie. Personne dans la famille des mangeurs de pierres ne venaient le voir, à croire qu’aucun mangeur de pierres n’avait plus dix huit ans. Cette question revenait de plus en plus souvent dans la tête de Croc:

-Si les mangeurs de pierres du monde entier n’avaient plus fait d’enfants?

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Un jour, Croc, assis sur les marches d’entrée du temple que les hommes avaient construit pour lui, entendit un vent souffler entre les statues, raser les piliers, jouer dans le labyrinthe des colonnades.

 Croc reconnut le vent qui de ses ailes puissantes l’avait amené jusqu’à l’ile et il décida de le capturer pour l’interroger. Il étendit ses bras, ouvrit ses larges mains et, au passage du vent, referma le tout dans un claquement sec.

 

Il-y-eut un bruit de tonnerre, le sol trembla comme au passage d’un animal gigantesque, un tourbillon se forma dans l’espace clos par les deux bras et s’éleva en une épaisse fumée de poussière et de terre. Le vent prisonnier se débattait avec colère. Une pierre projetée violament vint heurter la machoire de Croc qui lacha prise et s’effondra sur le sol lourdement. Déjà le vent superbe s’enflait pour châtier l’impertinent qui avait voulu le brider quand il reconnut Croc.

 

- Croc que t’arive-t-il ? dit le vent.

- Puissant Vent du large, répondit Croc, excuse-moi. Que se passe-t-il sur terre, où sont tous mes amis, où sont les mangeurs de pierres ?

- Tu pose trop de questions à la fois, je ne sais pas où sont tes amis, je ne sais pas ce que sont devenus les mangeurs de pierres mais ils font toujours leur travail, cependant il est vrai que depuis quelques temps il laisse à désirer.

- Explique toi !

- Par exemple ils mangent n’importe quoi, sans distinction. Dans les forêts ils mangent les arbres. dans les villes ils mangent les monuments anciens. Dans les campagnes ils détournent les rivières et assèchent toute une région. Et surtout ils ne finissent pas ce qu’ils ont entamé.

-Je ne comprends vraiment rien à ces évènements. Est-ce-que tu pourrais me montrer?

- Tu sais que c’est contraire à l’ordre établi, mais je crois que l’instant est grave, viens!

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D‘une détente Croc  s’installa sur les ailes du puissant Vent du large et le vent l’emporta. Ils survolèrent des forêts. L’écorce des arbres était arrachée les feuilles mouchetées de trous. Ils survolèrent des montagnes coupées en deux qui offraient leurs cœurs et leurs entrailles au ciel. Ils survolèrent des villes noircies, lépreuses, malades.

- Ce n’est pas là l’œuvre de mangeurs de pierres, dit Croc. Jamais quelqu’un de ma famille n’aurait osé défigurer la terre de cette façon. Nous sommes là, pour user, sculpter, éroder, adoucir les paysages pas pour les détruire.

Soudain le Vent du large se mit à trembler de peur. Au loin devant lui se tenait un vent noir, épais, mousseux que Croc n’avait jamais vu. Le vent du large tourbillonna et dans un frémissement et s’engouffra dans une faille de la montagne qui abritait une petite rivière bleue. Là ils se cachèrent tous deux car instinctivement Croc avait adopté l’attitude de son ami.

 Heureusement le vent noir, épais et mousseux ne les avait pas aperçus.

- Vent du large pourquoi as-tu eu peur demanda croc?

- Depuis que ce vent est apparu sur terre, j’ai peur de lui.

Croc regarda autour de lui. La petite rivière bleue s’étirait langoureusement entres deux rives étroites verdoyantes que protégeaient des falaises abruptes.

- Voilà l’œuvre d’un mangeur de pierres, dit Croc à son ami.

- Regarde ces roches grattées pour laisser passer la rivière, regarde dans la falaise ces trous pour permettre aux oiseaux de nicher. Je suis sûr qu’un mangeur de pierres vient ici régulièrement, attendons.

 croc-9-001.jpgVers le soir, alors que Vent du Large  s’était endormi, Croc entendit du bruit et tendit l’oreille. Deux mangeurs de pierres remontaient la petite rivière bleue, les pieds dans l’eau, en discutant. Ils cherchaient dans l’eau claire de gros cailloux. Si ils en trouvaient un qui gênait le passage de l’eau ils le mangeaient de bon appétit.

Croc se mit à crier pour les appeler.

Les deux mangeurs de pierres, d’abord surpris arrivèrent en courant. Vent du Large se réveilla alors que tous les trois étaient déjà en grande conversation. Il s’approcha.

- Les hommes ne nous vénèrent plus ils nous méprisent même, depuis que le vent noir épais et mousseux circule dans le ciel laissant après son passage ruine et désolation.

- D’où vient ce vent ? demanda Croc.

- De la montagne empoisonnée. Jour et nuit s’échappe de cette montagne une fumée chargée de cendres venimeuses et le vent puise toute son énergie dans ces cendres.

- Il nous faudrait donc détruire la source de son pouvoir dit Croc. Montrez-moi où se trouve cette montagne.

 Vent du Large offrit ses ailes aux trois mangeurs de pierres qui survolèrent les montagnes et les vallées et arrivèrent en vue de la montagne empoisonnée.

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Elle était entièrement couverte de poussière grise. Pas un arbre, pas un rocher n’émergeait de ce paysage lunaire sauf son sommet formé de pics acérés. La vallée en contrebas était aussi recouverte de poussière grise, comme un long linceul brumeux oublié et collé sur le sol enterrant toute vie. Au centre  de la montagne anguleuse une cheminée noire laissait échapper des poussières et des cendres venimeuses brûlantes.

Les quatre amis repartirent. Seuls ils ne pouvaient rien faire.

Le lendemain les mangeurs de pierres de la terre entière étaient réunis. Chacun était monté sur son vent favori.

Croc sur Vent du large menait l’opération. Quand ils décollèrent la terre vibra de bonheur.

Ils volèrent en groupe jusqu’a la montagne empoisonnée.

Là  en l’absence du vent noir épais et mousseux les vents se mirent en position pour cerner l’ennemis. Les mangeurs de pierres à cheval sur les vents avaient ancré leurs pieds dans la roche dure pour que sous la puissance de leur souffle les vents ne reculent pas.

 Les vents comencèrent à souffler avec force. Dabord rien ne se passa, puis, tout doucement, les montagnes environantes se mirent à bouger. Imperceptiblement, centimètre par centimètre les montagnes qui étaient autour de la montagne empoisonnée marchaient vers elle.

Le souffle des vents s’accéléra. Les mangeurs de pierres bandèrent leurs muscles et poussèrent un grand cri. Sous la poussée et sous le poids, la terre s’ouvrit en un profond cratère. Elle acceptait de recevoir dans son ventre bouillonnant la montagne condamnée pour lui donner, peut-être, une seconde chance.

 Alors arriva le vent que tout le monde craignait. Le vent noir, épais et mousseux.

Croc toujours à cheval sur Vent du Large décolla. Heureux il criait.

- Allons-y vent du large, à nous.

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Vent du large utilisa tous ses pouvoirs.

Il propulsa une trombe en première attaque frontale, appela ses ouragans sur les flancs. Avec l’aide de son ami, développa une énorme tornade. On aurait dit un général à la bataille. Le frottement des molécules d’eau et la poussière créait des décharges électriques que les deux amis jetaient sur leur ennemis. Courageusement il se battaient contre le vent tant redouté.

Le vent empoisonné recula terrorisé. Il s’eleva dans le ciel une dernière fois et s’éparpilla en mille poussières de nuage.

Tous les mangeurs de pierres qui avaient suivi l’ultime bataille acclamèrent Croc et Vent du large.

Alors le plus ancien mangeurs de pierres et le plus ancien vent du monde s’approchèrent de la vallée enlisée et tandis que le mangeur de pierres ancrait ses pieds puissants dans la roche dure le vent se mit à souffler d’un petit souffle chaud, délicat, furtif qui souleva le linceul de cendre et le disperssa, pour rendre à la terre délivrée son souffle de vie.

 

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