La Tarasque

LA TARASQUE

Il y avait au bord du Rhône un bois marécageux qu’on appelait le Bois Noir. Vivait à l’intérieur une bête immonde dont le souffle fétide tuait net ceux qui le respiraient. On appelait cette bête La Tarasque.

Nul n’osait s’approcher de ce bois qu’il fût : vilain ou seigneur courageux ou téméraire, chasseur ou simple voyageur, car tous ceux qui s’y étaient engagés n’en étaient pas revenu.

Parfois la bête quittait son repaire et dévastait un troupeau de chèvre ou de mouton. Le berger fuyait l’horrible monstre ou y laissait sa vie. Puis elle retournait dans l’ombre propice de son marécage.

Ceux qui l’avaient vu en parlaient en tremblant. : Un corps recouvert d’écailles plates et dures comme des boucliers. L’échine hérissée de pointes acérées de la base de la tête jusqu’au bout de la queue. Une crinière échevelée et mêlée d’épines et de ronces. Des pattes pourvues de griffes noires et puissantes qui labouraient le sol jusqu’au magma dont elle se repaissait de sa bouche à la double rangée de dents.

Quand elle vous fixait de ses yeux incandescents vous sentiez le souffle de la mort vous pénétrer jusqu’aux entrailles.

Parfois la bête descendait jusqu’au village. La population s’enfuyait en hurlant pour se cacher dans les bois. Quand la bête repartait les villageois comptaient les absents car la Tarasque en chasse, ne revenait jamais bredouille en son repaire.

Un jour Sainte Marthe vint prêcher dans ces contrées et on lui parla de La Tarasque. Ceux qui étaient sensibles à sa prédication la prièrent de débarrasser le pays de cet animal de l’enfer. D’autre virent là l’occasion de mettre à l’épreuve le Dieu dont la Sainte glorifiait le nom. Pressée de toutes parts et portée par sa foi Marthe décida de se rendre jusqu’au Bois Noir. Derrière elle, le village entier suivait. Certains craignant pour sa vie avaient pris des fourches et des pics. D’autre à l’affût de la vision d’une sainte dévorée par un monstre n’étaient là que pour le plaisir.

Marthe au bord du marécage pestilentiel se mit à chanter. Elle appelait la bête. Sa voix envoutante psalmodiait ses mots :

Tarasque, Tarasque, Dieu m’envoie.

Tarasque, Tarasque, soumet-toi

Tarasque, Tarasque, viens à moi

Tarasque, Tarasque, Dieu m’envoie, vers toi.

Au creux de la pénombre une forme se mit à bouger ;

C’était comme si les rochers se mouvaient.

Les villageois remplis de crainte reculèrent.

Marthe entra dans le marécage.
Ses pieds s’engluèrent dans le cloaque de boue noircie.

Doucement elle se remit à chanter :

Tarasque, Tarasque, Dieu m’envoie

Tarasque, Tarasque, soumet-toi

Tarasque, Tarasque, viens à moi

Tarasque, Tarasque, Dieu m’envoie, pour toi

La bête immonde sortit à la lumière.
Ses yeux n’avaient plus leur reflet incandescent,

Certains villageois y virent même, une grande bonté.

Marthe s’avança encore, les mains ouvertes en supplique..

Elle avait de la boue jusqu’a la taille

Une dernière fois elle chanta doucement

Tarasque, Tarasque, Dieu m’envoie

Tarasque, Tarasque, soumet-toi

Tarasque, Tarasque, viens à moi

Tarasque, Tarasque, Dieu m’envoie, ai foi !

Plus qu’un pas. Elle seule, qui pouvait scruter les âmes et leur peine, défit délicatement sa ceinture de chanvre tressé et la jeta sur l’encolure ; puis passant lentement son bras sous l’épaisse toison récupéra le lien et le noua. La bête était domptée.

Dans un hurlement sauvage, les villageois se ruèrent. Qui leva sa fourche, qui plongea sa lance dans les entrailles palpitantes ? Le pardon n’est pas le compagnon de la peur. La bête ne poussa pas un cri, sa bouche ne s’ouvrit sur aucun coup de dent. Les muscles puissants recevaient dans un frisson douloureux la mâchoire sauvage du fer. Elle plia et se tassa tandis que Marthe se précipitait pour enlacer son encolure jusqu’à sentir son souffle près du sien.

Nul, tout pris par la sourde vengeance, ne remarqua que les larmes de la bête se mêlaient aux larmes de la sainte et offraient, en pénétrant les eaux boueuses du marécage, une source d’eau pure comme l’amour divin.

La bête glissa sur le côté vers la glaise du bois noir qui l’engloutit. Marthe ne garda en main que l’extrémité de sa ceinture maculée. Dans la mort elle venait de lui rendre la liberté.

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