Pierre de Provence et Maguelonne

 

Par F. Contat d’après S. Tournon

 

« Magalona » est en occitan l'un des noms de la planète Vénus

Maguelone (Magalona en occitan) est un lieu-dit appartenant à la commune de Villeneuve-lès-Maguelone (Hérault montpellier). C'est une ancienne île volcanique connectée actuellement au continent par des cordons littoraux. Le site abrite actuellement la Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Maguelone

Charles d’Anjou a pris le royaume de Naples en 1260

 

1214 : Pierre de Provence, le fils du comte Charles d’Ajou et de Béatrice de Provence était un chevalier accompli, féru de lettres classiques comme le grec et le latin, il entretenait son corps quotidiennement. Il triomphait dans les tournois, non seulement de ses adversaires, mais aussi de toutes les femmes qui le regardaient des tribunes. Pierre était beau, Pierre était courtois. Bien des cœurs palpitaient pour lui mais lui, à bientôt 18 ans, n’avait pas rencontré l’amour.

 

Un soir, la cour de Provence écouta un troubadour venu de Naples. Il chantait la beauté et la grâce de Maguelonne : la fille du roi de Naples. Son poème était inspiré par les muses, son chant, haut perché, digne de la lyre d’Apollon. Pierre regarda l’étoile Maguelonne, celle qui guide le berger dans la nuit. Son imagination s’enflamma, il vit, en rêve éveillé, la jeune fille comme si elle lui était proche et  son cœur se mit à brûler pour la belle jouvencelle.

 

Il décida de partir à la recherche de ce rêve. Un matin il prit le chemin de l’Italie. Il traversa les alpes sur les pas du grand Alexandre, contourna le pays des lacs, traversa pavie aux cents batailles et chemina sur la route pavée jusqu’à Rome. Enfin il se guida sur la fumée permanente du grand volcan Vésuve et un matin il fut aux portes de Naples.

Il découvrit les splendeurs de sa cour et, comme chevalier provençal, ne rencontra aucun obstacle pour s’inscrire à un premier tournoi. En tant que fille de roi Maguelone de Naples se devait d’assister aux réjouissances, mais serait-elle là ? Son âme doutait, son cœur espérait.

 

Dans la lice, rompre une lance, puis deux, puis trois, lui parut facile tant son désir d’apercevoir l’être aimé décuplait son énergie. Déclaré vainqueur il se présenta devant la Tribune royale. A l’abri du soleil, sous un grand store de toile étaient plusieurs personnes. Il enleva son heaume et leva les yeux. Dans la pénombre fraîche elle était là et, de ses yeux noirs, elle le regardait intensément. Le troubadour n’avait pas menti, mais sa beauté allait au-delà des mots. Des cheveux d’un noir profond se devinaient sous le voile fin. Son corps parfait laissait la robe de soie verte sur brodée d’or au second plan, pour se faire admirer

 

Ils se parlèrent par regards échangés éperdus d’amour.

 

Le lendemain, poussé par sa passion, il réussit à rencontrer la nourrice et lui confia sa bague comtale et un billet où il demandait à sa belle d’apaises sa souffrance par un rendez-vous à la nuit dans les jardins. Elle vint : une nuit, puis deux, puis trois. Elle était promise par son père. Il supplia d’attendre la demande en mariage que son père ne lui refuserait pas  et adresserait au sien. Elle promit.

 

Aussitôt Pierre de Provence écrivit à son père pour obtenir son accord. Mais la réponse tardait. Le père de Maguelonne était de plus en plus pressent et ne supportait plus les excuses de sa fille. Un soir il la somma d’accepter la date qu’il avait choisie. Elle enferma la bague, pour la cacher aux yeux de tous, dans un nœud à la pointe de son écharpe et descendit au jardin avec sa nourrice.

 

Pierre, mis au courant par un serviteur à sa solde, l’attendait avec une paire de chevaux. Ils montèrent en selle et, au grand galop,  tournèrent le dos à leur vie de richesse et de plaisir.

 

Pierre de Provence trouva un berceau de verdure face à la mer. Là pour la première fois, assis l’un près de l’autre dans l’ombre des pins, ils engagèrent leur foi et échangèrent un baiser passionné.

 

Maguelonne s’allongea sur la terre sableuse et ferma les yeux.  Pierre la contempla quelques instants puis dénoua l’écharpe dans laquelle elle avait caché sa bague comtale.

 

Il ne l’eut pas plus tôt posé sur un rocher proche qu’un goéland piqua du haut du ciel, s’en saisit et la perdit plus loin. Pierre courut, l’oiseau reprit sa proie, il battit des ailes et laissa retomber l’écharpe sur l’onde où elle flotta un instant mais, lestée de la lourde bague, elle commença à couler. Sans hésiter, Pierre plongea de la falaise dans l’eau transparente. Soudain, surgit de nulle part, un groupe de Sarazins se saisit de lui. Ruisselant, hurlant, il fut entraîné vers une barque, puis vers le large où était un voilier. Sans cesser de se débattre avec rage il finit pieds et poings liés au fond de la cale. 

 

Maguelonne ouvrit les yeux aux cris du jeune homme, elle chercha, elle appela, elle se mit à crier. Seul le ressac lui répondit. Elle toucha son cou, l’écharpe avait disparue avec la précieuse bague gage de son amour. Déjà le soleil descendait à l’horizon et la jeune fille dut trouver asile pour la nuit. Le pic d’un clocher au loin la guida dans l’ombre descendante. Aux dernières lueurs du crépuscule elle atteignit enfin un monastère de moniales hospitalières. Reçue par la mère supérieure elle s’ouvrit à elle et lui demanda de la cacher aux yeux du monde et de son père jusqu’au retour de son amant.

 

Sept ans passèrent. Maguelonne suivait la règle monastique. La vie des moniales hospitalières était rythmée par la prière dans l’église et le travail auprès des malades. En plus des plaies liées à la peste, la lèpre et la gale ;  Beaucoup de blessés revenaient de terre sainte : diminués, amoindris ; quand ils n’étaient pas touchés dans leur âme ce qui les menait parfois au délire et à la folie. Elle suivait ses compagnes dans les corvées les plus ingrates sans se plaindre.

 

Pierre esclave, chez les barbaresques, d’un maître cruel fut remarqué lors d’un banquet par l’émir qui le racheta à son tortionnaire. Homme de culture et de lettre l’émir écouta le jeune provençal qui parlait les langues chrétiennes. Il en fit son conseiller. Pierre s’acquitta de sa tâche pendant plusieurs années mais un jour l’émir décida de le marier à une de ses filles. Pierre toujours amoureux de sa belle italienne s’échappa.

 

Poursuivi, traqué, affamé il se cacha sur un navire carthaginois qui faisait la traversée vers Rome. Après une tempête qui éventra le navire sur les rochers la mer cracha son corps meurtri. Les sœurs hospitalières qui venaient sur la grève ramasser des moules et des oursins le trouvèrent évanoui d’épuisement.

 

Après plusieurs semaines de bons soins il revint à la vie. La mère supérieure venait, chaque jour, prendre de ses nouvelles. Un matin elle lui demanda, puisqu’il était guéri, de ne pas partir sans la saluer.

 

Guéri, sur le point de partir il se rappela sa demande.  La mère supérieure était assise dans le cloitre sur un banc de pierre creusé entre deux colonnes de calcaire s’ouvrant sur le jardin et le puits. Comme il la rejoignait elle lui demanda qui il était. Il répondit en regardant vers la lumière : « Je ne suis personne ». Comme elle s’inquiétait de la peine qui semblait le ronger il ajouta :

-je suis le pèlerin du désespoir. Il y a sept ans, par manque de prudence, par arrogance, j’ai perdu mon amour sur cette terre de pins et de pierre.

- Votre amour ?

- Oui j’ai abandonné celle que j’aimais.

- Avez-vous espoir de la retrouver ?

- Elle m’avait engagé sa foi et je lui avais offert ma vie

- Pensez-vous qu’elle vous aime toujours ?

- Comment pourrait-elle m’avoir oublié je n’ai jamais démérité.

 

« Vous avez raison de croire en l’amour, Pierre de Provence » Dit la mère supérieure d’un ton grave. Le jeune homme chancela à l’écoute de son nom libellé en entier.  Elle le guida à travers les couloirs jusqu’à une cellule et poussa la porte. Une femme était en prière. Ses cheveux d’un noir profond s’échappaient de la coiffe empesée. Elle se retourna et poussa un cri. Ses yeux noirs regardèrent intensément le jeune homme et elle se jeta dans ses bras.

 

Passé sept ans d’épreuves, Pierre de Provence et Maguelonne de Naples se retrouvèrent et purent enfin rentrer au château domanial pour s’unir devant Dieu et les hommes.

 

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