le petit âne de Sormiou

Le petit âne de Sormiou

Par

Françoise CONTAT

Premier prix spécial du jury de la ville de Marseille en 2001.

 

Baptistin le pêcheur vivait dans la calanque de Sormiou, petit éden de repos et de plaisir dans la banlieue marseillaise, depuis bientôt cinquante ans. Il était grand et sec. Son visage, encadré de cheveux blonds méchés de blanc, était buriné par les embruns et ridé comme une vieille pomme. Ses yeux bleus d’océan avaient l’air délavés, tant les cils qui les frangeaient étaient clairs et toujours piquetés de sel. Il était vêtu simplement d’une chemise de drap, souvent nouée à la taille par manque de boutons et d’un pantalon de toile bleu, coupé aux genoux. Il portait aux pieds des espadrilles d’une couleur indéfinie, tant les graviers blancs des chemins s’étaient mêlés aux embruns salés pour les user et les décolorer.  Il paraissait souvent errer entre deux siestes car il marchait comme un homme ivre chaloupant de droite et de gauche à chaque pas. C’était le résultat d’une vie passée plus sur mer que sur terre.

 

Baptistin avait une maison faite de pierres blanches ramassées dans la calanque et assemblées “à sec” comme savent le faire les hommes depuis l’antiquité. Elle se cachait derrière les « argéras » et le romarin et était adossé au rocher de calcaire compact ce qui la rendait fraîche même au plein cœur de l’été. Une citerne creusée dans le sol, permettait à Baptistin d’avoir un peu d’eau pour filtrer son café journalier et raser sa barbe hebdomadaire. A côté de la maison, appuyée aussi contre la roche, se dressait une petite construction de bois et de pierres. C’était le domaine de Bijoux; car, Baptistin le pêcheur avait un âne. C’était un petit âne beige et blanc au poil dru et épais. Deux grandes oreilles mobiles qui tremblaient au moindre bruit et deux yeux tendres aux longs cils fournis. Baptistin aimait son âne; il faisait partie de sa vie, de son travail. Sans lui il n’aurait pas pu exercer son métier ou s’approvisionner.

 

Chaque soir, le pêcheur se glissait par le couloir sinueux de la calanque et rejoignait la pleine mer. Il revenait chaque matin bien avant l’aube, au bassin tranquille à l’abri de la houle, le caillebotis de la barque couvert de poissons de roche colorés. S’il avait dû se rendre lui-même dans le quartier des Beaumettes de la ville de Marseille pour vendre son poisson, il n’aurait pas pu prendre un repos nécessaire. Alors, comme pour tous les autres pêcheurs de la calanque c’était son petit âne qui faisait le chemin pour lui. Après la sieste il serait bien temps de réparer les filets endommagés ou de replacer les tuiles du toit. L’âne était nécessaire pour amener les poissons à la commerçante qui les mettait à la vente mais aussi pour ramener divers articles utiles à l’homme isolé, comme du tabac ou une miche de pain. Personne, n’aurait osé voler, à l’aller, la production du pécheur ou au retour la petite somme d’argent placée dans un sac de cuir attaché au cou de l’animal ou les achats. Le petit âne voyageait tranquille.

 

Ce matin-là, Baptistin était rentré après le lever du soleil. Dans les paniers de jonc tressé, aucun éclat d’argent, aucun corps souple et rouge, aucune cuirasse nantie de pinces. Les méduses, nées des grosses chaleurs, avaient envahi tout le littoral. Leurs poids déchiraient les mailles fines des filets et le venin empoisonnait les maigres prises. Cela faisait une semaine qu’il n’avait rien péché et la situation devenait de plus en plus préoccupante. Il était tant d’utiliser les réserves. Baptistin avait repéré un rocher en saillie dans la hautaine muraille qui commande la mer. Concave, baigné de soleil tout le jour, il formait une vasque large et peu profonde. L’homme la remplissait régulièrement d’eau de mer et tout aussi régulièrement, grâce au soleil qui fait évaporer l’eau, il récoltait de petites quantités de sel. Il déposait chaque récolte dans une vieille amphore brisée. A présent il avait deux cônes denses d’un gris tendre aux doux reflets. Baptistin jeta sur son épaule droite la large ceinture de cuir lestée des deux paniers d’osier, et prit les deux cônes de sel  de son bras gauche. Il les serra contre son cœur, comme on enlace un enfant rétif. Puis il se rendit auprès de son âne qui à quelques mètres de la maison mâchonnait un brin de romarin. Tandis qu’il plaçait les paniers sur le dos robuste et passait la sangle de tissus d’un jaune délavé sous le poitrail musclé de l’animal, il fit ses recommandations.

- Bijoux, cela fait une semaine que tu te reposes, il est temps de te remettre au travail. Mais attention! Tu vas avoir une charge bien délicate aujourd’hui, ce sel m’est précieux. Il mit un cône dans chaque panier et continua.

- Tu ne dois pas t’arrêter à la source comme tu en as l’habitude. Aujourd’hui, va d’une seule traite jusqu’au magasin des Beaumettes.

Le petit âne s'ébroua, s’approcha de son maître et glissa son nez humide dans son cou. Baptistin regarda si personne ne le voyait et, prenant la tête de l’animal entre ses mains y déposa entre les yeux un long baiser. Celui-ci fit danser ses oreilles et souffla de contentement.

- Va mon petit âne, murmura le pêcheur, et rapporte-moi assez d’argent pour tenir jusqu’a la fête de la vierge!

Il accompagna ses paroles d’une bourrade amicale sur la croupe luisante de Bijoux qui se mit en route.

Nous étions au début du mois d’Août et le soleil brûlait la terre de Provence de ses rayons verticaux. Bijoux venait de poser le sabot sur le chemin qui s’élançait comme un long serpent de pierres blanches à l’assaut des collines quand il s’entendit appeler. C’était Baptistin qui le rattrapait, une grande « coucourde » à la main. Il en avait fait une gourde qui gardait l’eau toujours fraîche. L’homme l’ouvrit et la présenta au petit âne en disant:

- Bois un peu d’eau car la journée va être chaude et tu n’as pas l’habitude de marcher si tard dans la matinée. Je te l’ai dit et je te le répète; je ne veux pas que tu t’arrêtes à la source de la caverne noire. Il faut que tu penses à ce que tu transportes! Après avoir bu, le petit âne inclina la tête. Il avait compris.

 

La montée, bien que rude, était agréable. L’air chaud sentait le miel et la sève de pin. Quelques goélands argentés tournaient dans un ciel sans nuage. Les cigales chantaient depuis le matin. Un léger courant d’air agitait les buissons de ciste comme au passage d’un petit animal. Tant que le sentier passa sous l’ombre des chênes et des pins, Bijoux marcha d’un bon pas. Mais bientôt il se retrouva à découvert. Le paysage toujours vert disparaissait au profit d’une herbe rase et clairsemée. Puis ce fut des mousses qui s’accrochent à des failles de roche pour chercher l’ombre et s’abriter de la force du Mistral. Enfin le décor devint lunaire. Des pierres blanches qui reflètent les éclats du soleil et vous brûlent le regard, une chaleur épaisse, étouffante. Pas un point d’ombre où le soleil vous accorde répit. Bijoux sentit son poil se mouiller de sueur, mais il séchait si vite qu’il ne profitait pas de cette maigre compensation naturelle. A la deuxième crête, il n’en pouvait plus. Sa langue collait dans sa bouche, des points noirs dansaient devant ses yeux comme des moucherons un soir d’orage, l’insolation le guettait. C’est dans cet état qu’il atteignit le carrefour où le sentier de terre rouge, menant à la source de la caverne noire, croisait le sien.

 

Il hésita pendant quelques pas en continuant sa route. La soif le tenaillait, lui séchait la gorge, lui serrait la poitrine. Il hésita encore. Il crut entendre la voix de Baptistin qui lui disait de faire attention. Mais il céda à la soif, fit demi-tour et, revenant au carrefour, prit le petit sentier de terre rouge. La glaise poudrée par la sécheresse gardait la marque de ses sabots. Il grimpa vaillamment les derniers mètres. D’un bon il fut devant l’entrée. Ses sabots résonnèrent sur les pierres polies par la pluie jusque dans les profondeurs de la terre.

 

La caverne noire répandait sa fraîcheur à plusieurs mètres de son entrée. Bijoux se glissa dans sa pénombre. Un bien-être l’envahit aussitôt. Les pécheurs de la calanque de Sormiou avaient appelé ce trou “la caverne noire” plus par le fait que tout paraissait noir quand on y entrait, par opposition à la luminosité extérieure, que pour la couleur de sa roche. En fait des rochers d’oxyde de fer présents dans la roche, la zébrait par endroit de larges coulées brunes. Une fois ses yeux accoutumés à la pénombre Bijoux s’avança à l’intérieur vers la source. Elle coulait été comme hiver une eau transparente qui passait dans une faille de roche et finissait dans un petit bassin circulaire d’une trentaine de centimètres de profondeur. Bijoux s’approcha de la source, inclina son cou, et but délicatement quelques gorgées. Il lui sembla que l’eau lui enlevait sa fatigue. Il se replaça pour mieux boire et, ce faisant, posa son sabot dans l’eau claire. La fraîcheur de l’eau le surprit. Elle remonta le long de sa jambe, gagna son ventre et lui fit tout oublier. Pris de folie il mit son deuxième sabot  dans l’eau, puis son troisième, puis son quatrième. Enfin il se coucha tout entier dans le bassin; immergeant de ce fait les précieux paniers. L’eau se mêla au sel et le trésor de Baptistin fut perdu.

 

Le petit âne qui ne s’était rendu compte de rien, profita de quelques instants d’extase puis se releva, s’ébroua et sortit de l’eau. Hors de la grotte il supporta la morsure du soleil.  Il se trouva même si reposé qu’il trotta sur le petit sentier de terre rouge jusqu’au chemin empierré. Il reprit sa route en pestant contre Baptistin qui lui avait interdit quelque chose qui lui avait fait tant de bien. Il ne sentait plus le poids des paniers sur ses épaules. Il arriva bientôt tout heureux au magasin des Beaumettes et se rangea à sa place habituelle. La commerçante l’accueillit comme à son habitude, avec un seau rempli d’avoine. Elle regarda dans les paniers, y trouva la bourse de cuir de Baptistin avec sa commande écrite à la plume sur du papier d’écolier mais rien d’autre. Prise d’un doute elle enleva le seau de la bouche du petit âne en disant :

- Toi, tu as fait des bêtises ! Retourne vite auprès de ton maître, tu mangeras la prochaine fois. Elle attrapa le torchon humide avec lequel elle venait d’essuyer sa vaisselle le vrilla dans l’air chaud et le fit claquer sur l’arrière train du petit âne qui détala sans demander son reste. Sur le chemin du retour, Bijoux se mit à réfléchir soudain il baissa les oreilles. Il venait de réaliser qu’il n’avait rien livré et ne ramenait rien.

 

Baptistin l’attendait devant sa maison. Il venait de se réveiller de sa sieste et s’étirait. Bijoux s’approcha timidement. A son regard, son maître s’aperçut qu’il s’était passé quelque chose. Il s’approcha, passa la main sur le dos de l’animal pour le flatter puis il regarda à l’intérieur des paniers. L’osier suintait encore d’eau salée. Le pêcheur passa sa main sous le ventre de l’animal qui fut parcouru d’un long frisson et goûta le liquide. Il regarda le petit âne, s’éloigna et s’assit sur les marches de sa maison en silence la tête entre les mains. Ce silence fit plus de mal à Bijoux que tous les cris qu’aurait pu lui lancer son ami. Il s’éloigna tristement tandis que Baptistin marmonnait:

- J’avais confiance en toi mais tu m’as désobéi délibérément. Un jour tu paieras le méchant tour que tu viens de me jouer.

 

Baptistin reprit ses activités de pêcheur mais vers la fin du mois d’Août la situation redevint critique. Les méduses revinrent rendant la pêche de nouveau impossible. Il fallait encore faire appel aux réserves.  Cette fois-ci ce fut des éponges que le pêcheur prévoyant installa dans les paniers d’osier tressé du petit âne. Il les avait ramassées au bord de l’archipel d’îlots qui flotte à portée de rive où il plongeait en apnée par temps calme. Il les avait mises à sécher et elles étaient prêtes pour la vente. Il y en avait bien une cinquantaine aussi grosse que des ballons et aussi légère que des nuages. Baptistin couvrit chaque panier rempli d’un morceau de filet de pêche usagé, puis il fit ses recommandations au petit âne, tandis qu’il assurait le petit sac de cuir.

- Surtout ne t’arrête pas à la source de la caverne noire. Va d’une traite jusqu’aux Beaumettes et reviens vite avec ma commande.

 

Bijoux fit oui de la tête et partit d’un bon pas vers le vivant amphithéâtre de roche blanche qui scintille entre l’azur immuable du ciel et la coupe étincelante de la Méditerranée. Il était plein de force sous l’ombrage des pins et des chênes, Mais quand la végétation se fit rare, quand il eut laissé derrière lui les cistes et les « argéras », quand la mousse acide disputa sa place au thym parfumé, il sentit la morsure du soleil. A la première crête il laissa son esprit rêver aux fraîches matinées de printemps aux vagues jaillissantes des soirs d’automne qui poudrent l’air d’embruns. A la seconde il oublia tous les conseils de Baptistin et, à l’intersection fatale, prit le petit sentier de terre rouge. La source de la caverne noire l’attendait. Il voulait juste boire un peu, juste se rafraîchir. Dans l’ombre silencieuse et secrète de la grotte il but. Il glissa un sabot dans l’eau fraîche, puis deux, trois et quatre sabots. Enfin il immergea ses pattes, son ventre et, comme la première fois, les précieux paniers de Baptistin.

 

Mais là, en se relevant il plia sous le poids des éponges gorgées d’eau. Ses jambes tremblaient. Il enfonça profondément ses sabots dans la boue rouge de la grotte.

En sortant de la caverne il eut comme un vertige tant le poids sur ses épaules appuyait sur ses poumons. Cette fois le bain ne lui avait fait aucun bien, au contraire il était encore plus fatigué qu’auparavant.  Il se traîna le long du sentier, glissant à chaque pas. Peinant dans les montées, tremblant dans les descentes. Laissant derrière lui un goutte-à-goutte révélateur. Au magasin des Beaumettes il alla se ranger auprès des autres ânes tête basse.

 

Quand la commerçante sortit elle éclata d’un rire sonore qui fit accourir tous les consommateurs du café voisin. Le petit âne se sentit rougir jusqu’aux oreilles.

Les éponges s’étaient gorgées d’eau et, ce faisant, avaient doublé de volume. Comme elles étaient emprisonnées sous le filet du pêcheur, elles avaient créé des boursouflures brunes qui débordaient largement et recouvraient les paniers jusqu’à les faire disparaître. On aurait dit que l’animal avait une mise-en-plis géante. Le petit âne avait l’air si ridicule, tout mouillé, les oreilles basses, avec ses éponges gonflées que le rire des passants s’étira en cascade le long de la rue jusqu’aux portes de la prison.

Compatissante la commerçante s’approcha, détacha le filet et allégea le petit âne de sa charge en “esquichant” les éponges une à une avant de les mettre sur son étal. Elle découvrit bientôt une large bande rouge sur le dos de l’âne là où la ceinture de cuir, qui tenait les deux paniers, avait appuyé pendant tout le chemin. Elle rafraîchit la bête avec le jus d’une tomate et déplaça la sangle pour qu’il ne souffre pas trop au retour. Au soir après la vente elle honora la commande du pêcheur en garnissant les paniers des denrées demandées. Reposé, Bijoux reprit le chemin de la calanque tranquille. Il marchait d’un pas régulier et calme. L’air du soir était humide et sentait le chèvrefeuille. Au croisement des sentiers il détourna la tête, s’ébroua et pencha un peu plus la tête vers l’avant.

 

Baptistin attendait devant sa maison le retour tardif de son petit animal. Il était inquiet, jamais Bijoux n’avait été aussi long. Soudain, comme émergeant de la végétation, il l’aperçut et se précipita, mais il s’arrêta net. En le voyant si fatigué il comprit tout de suite ce qui s’était passé et n’eut pas le courage de le gronder. Il l’accompagna sur les derniers mètres jusqu’à la petite construction de pierre et de bois qui était son domaine. Là il vida les paniers de leur contenu et le posa sur le sol. Bijoux exténué respirait avec force. Baptistin désangla l’animal, soigna ses blessures puis s’éloigna pour le laisser se reposer.  Soudain, se ravisant il s’approcha du petit âne, prit sa tête entre ses mains et, regardant si personne ne le voyait, l’embrassa tendrement entre les deux yeux.

 

FIN

Commentaires (2)

1. Bramas Guy 30/07/2016

je vous découvre sur le site de M.Henri Gougaud, et c'est du pur bonheur, première lecture, le conte du petit Âne de Sormiou, je me promet d'autres lectures, contes et poèmes, merci, amicalpoétiquement, guy.

Françoise CONTAT

Françoise CONTAT Le 07/04/2017

Merci beaucoup

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