L’Habit d’Arlequin

 

L’Habit  d’Arlequin

Par Françoise CONTAT

Illustrations Marine Calanque

         Dans la belle république de Venise, il y a de cela bien longtemps, le Doge enterrait son tailleur. Il avait eu droit à tous les honneurs : cortège, musique qui se lamente, pleureuse et la présence de l’homme le plus important de cette ville si particulière car durant sa vie il avait embellie de son art de la coupe et de la couture, du plissé et du drapé, du mélange des matières et des couleurs tous les vêtements de la famille royale et surtout ceux réservé à la période du carnaval.

Le cortège s’étirait sur les canaux pour se rendre au cimetière au-delà du marécage. Les gondoles glissaient sur les eaux opaques et silencieuses du petit matin.

La brume étendait ses cordons sur les marécages. Tout n’était que silence et recueillement. Une fois l’homme porté en terre la vie repris dans la ville bâtie sur des îlots de roche et de terre.

Quelques temps plus tard le doge décida de choisir un nouveau tailleur. Il annonça qu’un grand bal se tiendrait au palais et tous les courtisans seraient invités. Il fit crier par toute la ville que le tailleur de chaque famille serait jugé sur le costume fait en cette occasion et que le meilleur emporterait le privilège de devenir tailleur du palais.

La nouvelle se répandit sur les canaux comme la marée qui monte de la mer et atteignit les quartiers pauvres. Là était un tailleur qui s’appelait Arlequin. Il ne travaillait pas pour une riche famille. Il était au service de tous ceux qui vivaient près de chez lui.

S’il était vrai qu’il coupait et cousait pour les bateliers et les marchands, plus souvent il mettait un point à un vêtement d’enfant déchiré ou rajoutait une pièce à la veste mille fois réparée d’un vieil homme. Certains payaient d’une pièce de monnaie le travail du tailleur, d’autres oubliaient de payer. Arlequin  ne réclamait jamais son dû. Etre tailleur de pauvre n’enrichit pas son homme mais Arlequin était heureux parmi le petit peuple de Venise la puissante.

Seule ombre au tableau Arlequin était amoureux d’une jeune fille, Colombine qui l’aimait en retour mais le père de la jeune fille refusait leur union tant que le jeune homme s’obstinerait à travailler pour les pauvres.

La nouvelle du concours lui fut apportée, par un petit mendiant de sept ans qui quêtait sur la place saint marc, alors qu’il ajoutait un rang de dentelle à la robe un peu passée d’une jeune maman.

Ce soir-là, une fois la boutique fermée il réfléchit. Il rassembla tous les tissus qu’il avait sur ses étagères et les posa sur la large table de coupe au centre du magasin.

Il regarda ces draps ternes, ces cotons bruts, ces laines rêches et délavées et envia pour la première fois ses confrères qui travaillaient des soies fines, des cotons légers, des toiles plissées et des laines torsées deux fois.  Sans parler des couleurs chatoyantes qui éclairaient les boutiques comme autant d’arcs-en-ciel.

Comment faire un costume de bal avec ces tissus qui manquaient de souplesse, de maintien, de brillance. Pourtant il aimait ces matières aux couleurs de la terre. Ces draps de lin qui sentaient la grange et le foin, ces laines qui vous rappelaient la bête et sa chaleur.

Il réunit toutes ses économies et ferma son échoppe pour se rendre chez le drapier. L’homme s’apprêtait à fermer lui aussi sa boutique, pourtant s’en échappait tous les tailleurs de la ville les bras chargés de rouleaux de tissus multicolores.

Arlequin entra et essaya de trouver quelque chose qui corresponde à sa bourse. Quelques minutes plus tard il ressortait, il n’avait rien acheté. Tout était trop cher car il fallait acheter à chaque fois un rouleau de vingt mètres. Il prit le chemin de sa maison au premier étage de son échoppe.

Le lendemain et les jours suivants il fit le tour des tailleurs qu’il avait vu chez le drapier et leur demanda s’ils voulaient bien lui vendre quelques mètres de tissus; mais les artisans lui rirent au nez. Il n’était pas question d’aider un concurrent qu’ils savaient, au demeurant, fort doué dans son art.

Au bout d’une longue semaine il n’avait toujours pas le moindre petit morceau de tissus.

arlequin-3-001.jpgUn soir qu’il errait dans les canaux triste et solitaire, il vit dans la lumière d’une boutique une servante balayer des tombées de tissus et les pousser au dehors jusqu’à  la lagune. Il poussa sa gondole et se rapprocha. Il y avait là, flottant à la surface, un lourd morceau de brocard vert rehaussé de fils d’or, large comme la main. Près de lui une bande de taffetas rose et quelques morceaux d’organdi grenat. Il ramassa le tout, comme on sauve la beauté de l’ornière. Il continua sa route en ayant soin de diriger sa gondole vers le quartier des tailleurs. Toute la nuit il ramassa dans l’eau  des morceaux de tissus qu’il déposait avec soin dans sa barque après les avoir lavés.

Pendant ce temps-là le fils aînée du Doge, le prince héritier se disputait avec son père. Celui-ci exigeait qu’il prenne femme et celui-là répondait qu’il n’était pas prêt.

Irrité le roi se retira en claquant la porte. Le prince pour calmer sa colère décida de se promener dans la fraîcheur du soir le long des canaux. C’est ainsi qu’il aperçut Arlequin dont le manège l’intrigua.

Au petit matin il était devant l’échoppe du jeune tailleur. Il avait compris, après quelques questions posées aux habitants, que le tailleur aidait les pauvres et devait avoir l’intention de participer au concours. Il entra.

Arlequin était en train d’étaler ses découvertes de la nuit sur la grande table. Il assortissait les couleurs, mariait les matières. Il rajouta quelques morceaux venant de ses étagères.

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Le prince l’interpella :

- Que fais-tu, tailleur ?

Arlequin avait sursauté, il répondit sans y penser :

- Le plus beau costume pour le bal du roi ! Puis il releva la tête.

Il avait devant lui un magnifique jeune homme au visage franc avec un nez droit et une bouche fine ouverte sur des dents éclatantes et un corps bien proportionné aux épaules larges. Le modèle idéal.

Le prince, sans dévoiler son identité, continua :

- Veux-tu de moi comme modèle ? Si ton costume est réussi je me fais fort de le présenter au roi lors du bal.

C’était plus que n’aurait pu espérer le jeune tailleur. Il prit les mesures de son modèle et, après l’avoir remercié, se mit au travail. Le bal était dans sept jours et il fallait se presser.

 

Trois jours plus tard le jeune homme comme convenu revint pour le premier essayage alors que la nuit était déjà tombée, mais Arlequin ne se posa pas de questions.

 arlequin-4-001.jpgA la fin de la semaine le jeune homme se fit attendre jusqu’a la nuit. Il arriva bientôt. Il portait un loup sur le visage mais Arlequin le reconnut. Il passa le costume fait de centaines de tissus différents. Le pantalon tombait parfaitement. Le gilet serrait la taille et mettait en valeur les larges épaules quant à la chemise elle flottait avec légèreté. La veste enfilée laissa voir le plus prestigieux et le plus original vêtement qu’on eut vu sur terre; porté par un être qui n’était que grâce et que force contenue.

Le prince partit, Arlequin réalisa qu’il ne savait rien de celui qui avait emporté sa plus belle œuvre et il décida de le suivre discrètement.

Sur la place du palais les lumières de mille chandelles étaient allumés. Le bal battait son plein. Le prince gravit les marches et entra suivi de près par Arlequin qui se contenta de se glisser derrière une fenêtre ou s’agglutinaient déjà les autres tailleurs de la ville.

Le prince fut accueilli par des bravos et des hourras. Tout le monde admira sa grâce, sa démarche de félin, son port de tête. Ses déplacements faisaient briller son costume selon l’éclairage le laissant apparaître aux spectateurs ébahis parfois dans un dégradé de vert parfois dans un camaïeu de bleu. Quelques points étaient éclairés de tons plus pâles comme du rose tendre ou de l’orangé vif. Au aurait dit un coucher de soleil sur la lagune.

Les tailleurs reconnurent leurs tissus. Ils criaient en se bousculant “c’est à moi, c’est à moi!” et ils entrèrent de force dans le palais. Tout le monde se mit à crier. Pour éviter la panique le prince enleva son masque et le tumulte s’apaisa. 

Dans le silence revenu, alors que même les musiciens s’étaient arrêtés, de sa voix forte, il dit ces mots :

- Ce costume que vous admirez tous a été fait dans le quartier le plus pauvre de la ville de Venise, par un jeune tailleur qui mérite toute notre attention.

Puis il ajouta en regardant son père :

- Père, j’ai choisi de le porter car il est fait d’un peu de tous les autres costumes que tu vois dans cette salle ceux des nobles et des bourgeois; mais aussi d’un peu des toiles plus simples réservées aux pauvres et aux humbles comme les paysans, les boutiquiers les cuisiniers et les serviteurs.

Le Doge s’avança et dit solennellement :

- Fils tu es digne de régner sur ce palais, sur la ville et sa république libre, car tu portes aujourd’hui sur toi le fardeau de tout ton peuple et c’est ainsi que doit être un roi. Comme ton costume son cœur porte en lui un peu de chacun des hommes qui vivent sous sa tutelle.

Comme le prince l’éclairait sur la personne qui avait réalisé ce vêtement il ajouta :

- Ainsi je choisis en ce jour, Arlequin, pour être le nouveau tailleur du palais.

 arlequin-1-001.jpgColombine qui dans la foule avait tout entendu alla chercher Arlequin pour qu’il reçoive sa récompense sous forme d’une bague où étaient gravés un dé, une bobine de fil et une aiguille qu’il garderait jusque dans la tombe pour l’honorer. 

 

Arlequin épousa Colombine mais s’il habitait une plus jolie maison il ne voulut pas déménager loin de son quartier et resta toute sa vie, après le service du Doge, tailleur des pauvres.

 

FIN

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