Gabrielle

Par Françoise Contat

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         " On va à la mer, on va à la mer ! "

C'est ce cri joyeux qui réveilla Gabrielle par ce beau matin d'été. Les jumeaux étaient autour de son lit et exécutaient une danse du scalp effrénée.

– Venez déjeuner et laissez votre sœur tranquille, cria leur maman de la cuisine. La tornade s'éloigna. Gabrielle s'assit dans son lit. C'était vrai que la journée serait belle car c’était dimanche et, comme venaient de le chanter les jumeaux, toute la famille allait à la mer..

Aussitôt un petit jappement se fit entendre et un bout de couverture se mit à bouger dans une caisse au coin de la chambre. Timothée s'était encore enfoui sous les couvertures et ne pouvait plus se dégager. Gabrielle se leva bien vite pour aider son petit chien et le prit tendrement dans ses bras. C'est son papa qui le lui avait apporté pour son anniversaire, il y a quelques mois. Ce chien était resté tout petit, c'était sa race. D'ailleurs, Gabrielle préférait, cela lui permettait de l'emmener partout.

La cuisine sentait bon le chocolat chaud et sa maman préparait un pique-nique.

–Bonjour, ma chérie ! Veux-tu me faire une tasse de café ? C'était son papa qui parlait. Gabrielle lui entoura le cou de ses petits bras et l'embrassa très fort. Elle aimait bien préparer le café de son père, cela montrait qu'elle était déjà une grande fille. De la salle de bain venaient des cris: c'était la douche des jumeaux et avec le départ à la mer, maman avait bien du mal à les tenir. Quand son père eût pris son café, elle débarrassa la table et alla dans la salle de bain. Elle aimait bien se préparer le matin. Elle se trouvait jolie et ses longs cheveux bruns étaient sa fierté. Elle les brossait toujours avec beaucoup d’attention. Cependant pour aujourd’hui une simple queue de cheval suffirait. C’était un jour spécial car elle entrainait son maillot deux pièces et peut-être que sa maman lui prêterait un peu de son huile solaire, celle qui sent bon, et non la crème ridicule qu'on passe aux jumeaux.

Au dehors leur père s’affairait. Pelles, seaux, bouées s'entassaient déjà dans le coffre de la voiture. Les jumeaux auraient emporté le contenu de leur chambre s'ils avaient pu. Gabrielle s'approcha de sa maman qui était sur le pas de la porte et demanda:

– Est-ce que je peux emmener Timothée ?

Sa maman n'était "pas très chaude" mais puisqu'on devait manger dans la garrigue, sous les pins, le petit chien ne serait pas trop longtemps enfermé dans la voiture. Elle répondit :

– D’accord, mais prends-lui un petit pot pour lui donner à boire.

Une fois tous installés la voiture démarra. Leur papa conduisait tranquillement, selon son habitude. Gabrielle, son chien sur les genoux, rêvait en contemplant le paysage. Ce qu'elle aimait le plus, c'était les maisons; leurs toitures rouges qui contrastaient avec les arbres lui permettaient d'en déceler une de très loin. Elle s'amusait à deviner la pièce qui se trouvait derrière chaque fenêtre. Là, des rideaux bonne femme de couleur vive, une cuisine, peut-être? Là, deux grandes porte-fenêtre avec des tentures, certainement un séjour somptueux. Là, un volet peint en bleu vif et une tonnelle de vigne vierge où un vieux couple s'abritait probablement de la chaleur. Là-haut une toute petite fenêtre ronde, sans doute un grenier avec toutes sortes de trésors. Là, un grand immeuble impersonnel, plein de fleurs, tout peint en blanc.

Leur père sortit de la grande route pour entamer la descente vers la plage. Les jumeaux faisaient grand tapage à l'arrière car ils essayaient d'enfiler leurs bouées. Soudain, maman qui s'était retournée pour les calmer, fit la grimace et poussa un petit cri.

– Nous n'aurions pas dû venir, ma chérie, cela va te fatiguer, dit le père inquiet.

– Mais non, ça va et puis je ne suis pas impotente et cette journée fait plaisir à tout le monde répondit son épouse. Non, la mère de Gabrielle n'était pas impotente, ni malade, mais elle est très grosse et près du terme. Le bébé tant attendu n’allait pas tarder à venir.

La matinée à la plage fut un enchantement. Gabrielle allongée sur le sable se laissait dorer par le soleil, Son papa près d'elle, sa maman juste à côté, même les jumeaux s'étaient calmés. Il faut dire que pour eux du sable et de l'eau et c'était le bonheur.

Gabrielle se baigna plusieurs fois mais curieusement, sa maman ne l'accompagna pas, chose qu'elle faisait pourtant toujours.

A midi sous les pins, sa maman eut à nouveau une petite douleur. Son époux s'occupa d'elle et Gabrielle fut très prise par les jumeaux. Ce n'est qu'à la fin du repas qu'elle put donner à boire et à manger à son petit chien.

– Je t'ai bien négligé, aujourd'hui, viens nous allons nous promener. Elle prit la laisse du petit chien et l’attira sous l’ombre des grands pins dans la garrigue d’argéras et de romarins parfumés

– Ne t'éloigne pas, lui dit son père.

Gabrielle aimait la nature, le soleil qui brûlait tout, les cigales, le bruissement des pins, le ressac de la mer au loin et puis quand elle s'asseyait par terre, cette odeur de pins, de terre, tous ces petits animaux qui grouillent.

Elle s'amusait à regarder une fourmi qui transportait un petit morceau de bois, Timothée couché près d'elle dormait paisiblement quand tout à coup elle entendit son père l'appeler.  Sa voix et son ton étaient bizarres, presque inquiets. Quand elle arriva en courant, maman et les jumeaux étaient déjà dans la voiture.

– Je crois que tu vas avoir ta petite sœur avec un peu d'avance, dit son père, monte vite.

Il roulait toujours aussi tranquillement, mais son visage était grave. Maman ne disait rien, même les jumeaux étaient sages, la fatigue peut-être. Gabrielle se laissa bercer par le roulis de la voiture. Papa avait pris l'autoroute, les jumeaux s'étaient endormis dans les bras l'un de l'autre.

Tout à coup, papa freina très fort, si fort que Timothée tomba de la banquette avec un petit cri.

– Bon Dieu, un accident, dit le père ce n'est vraiment pas le jour, comment allons-nous passer ?

Aussitôt, ce fut le choc. Gabrielle fut projetée contre la banquette avant et tomba sur son chien, les jumeaux roulèrent par terre, Papa et maman poussèrent un seul cri " Attention ! ". Une voiture venait de les percuter par l'arrière et leur avait fait frapper la voiture précédente par la puissance du choc.

– Sortez de la voiture, cria leur père. Dépêchez-vous, d’autres voitures risquent de venir nous heurter.

Gabrielle ne savait que faire. La tête lui tournait un peu. Elle sentit son père l'agripper sous les aisselles, la tirer puis l'asseoir dans l'herbe. Bientôt il lui mit  un jumeau sous chaque bras et lui dit.

- Ne bouge pas! Les jumeaux pleuraient, elle eut beaucoup de difficultés à les calmer, et se mit aussi à pleurer.

De loin elle vit son papa aider sa maman à sortir de la voiture. Il l'accompagna jusqu'à une ambulance de pompiers avec son gyrophare. Cette lueur l’hypnotisa quelques instants. Puis elle suivit des yeux une dame en blanc. Celle-ci se rapprocha et lui confia une petite fille qu’elle installa à côté d'elle sur l'herbe. Puis elle lui dit :

– Restez là, les enfants, vous êtes en sécurité, on va s'occuper de vous. Bientôt autour de Gabrielle il y eut une quinzaine d'enfants qui pleurnichaient. La dame en blanc revint et dit :

– Une voiture va venir vous chercher pour vous conduire à l'hôpital, ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer. Gabrielle ne se sentait pas bien, elle avait mal au cœur et mal à la tête. Soudain elle s’exclama:

- " Timothée ! "

Timothée était resté dans la voiture, vite il fallait aller le chercher. Gabrielle confia  les jumeaux à une fille d’une dizaine d’années environ, et courut vers la voiture. Elle s'engouffra à l'arrière et appela :

– Timothée, Timothée. Un gémissement filtra de dessous le siège avant. Gabrielle glissa sa petite main dans l'étroit passage. Timothée était bien là, mais il était coincé. Il fallait le dégager. Son autre   main tomba sur la croix dont son père se servait pour dévisser les roues.

Si je m'en sers comme levier, je pourrai sans doute soulever le siège, pensa l’enfant en se rappelant  une fois où son père avait dégagé une souche d’arbre qui gênait dans le jardin de son oncle. Gabrielle n'avait jamais été bien grosse, ni bien robuste, mais elle coinça la croix et poussa, vers le bas puis vers le haut, de toutes ses forces. Rien ne se passa. Des larmes se mirent à couler sur ses joues.

Il y avait là, par terre, tout le contenu du pique-nique et en particulier la gourde en fer. L’espoir lui revint. Peut-être qu’en plaçant la gourde sous la croix cela marchera. Gabrielle appuya de toutes ses forces. Elle ne rêvait pas, le siège bougeait! Encore un effort, encore! Une petite touffe de poils lui passa sur la main. Elle n'osa pas bouger, avant que Timothée ne soit complètement dégagé puis, d’un coup, elle lâcha prise. Le siège s’affaissa dans un craquement.

L'effort qu'elle venait de faire lui fit tourner la tête et elle vit des milliers de petites étoiles. Elle prit Timothée dans ses bras et le cajola. Sa main avait des traces de sang: Elle s’était blessée ou alors c’était Timothée. Elle ressortit de la voiture avec son chien dans les bras mais le décor avait changé. Les enfants n'étaient plus sur le talus, la voiture de pompiers avec le gyrophare, non plus, il n'y avait plus qu'un tas de voitures à droite, un tas de voitures à gauche et des gens qui allaient et venaient en discutant Elle aperçut sur la bretelle de sortie une ambulance qui s’éloignait et la suivit des yeux. Elle passa sur le pont de l'autoroute et la petite fille aperçut au loin la masse imposante de l'hôpital. Les jumeaux doivent être dans cette ambulance, il faut que je les rejoigne, se dit-elle. L’hôpital ne paraissait pas être très loin. Elle décida d’y aller à pieds. Elle prit une serviette de bain, enroula soigneusement l’animal tout tremblant à l'intérieur et se mit en route. Elle ne fit pas dix mètres, sa tête se mit à tourner. La bretelle de sortie de l'autoroute s'éloignait, se rapprochait, ses jambes ne la portaient plus, elle ne pensait qu'à une chose, tenir Timothée, ne pas le laisser tomber.

Quand elle se réveilla, il faisait nuit. Elle frissonna. Timothée la voyant réveillée remua la queue et lui sauta dessus pour lui lécher le nez. Il avait l'air d'aller mieux, la blessure ne devait être que superficielle. Elle eut du mal à se relever. Elle était tombée entre le rail de sécurité et le talus. Une fois debout son premier regard se posa sur le lieu de l’accident. Plus aucune voiture n’encombrait l’autoroute. On aurait pu croire que rien ne s’était passé. Elle regarda autour d’elle, personne à qui demander de l’aide. La pénombre couvrait l’espace où elle se tenait. Seuls les lampadaires de la bretelle offraient leur halo rassurant. En suivant leur alignement elle vit l’hôpital et se dit que son idée première devait être bonne. Il fallait rejoindre les jumeaux et aussi probablement sa mère. Elle ramassa son petit chien et se mit en marche.

Arrivée aux grilles de l'hôpital, un panneau l'arrêta: -les chiens ne sont pas admis-. Que devait-elle faire?

Il fallait qu'elle retrouve ses parents et ses frères et elle ne pouvait laisser son chien tout seul. Des larmes mouillèrent ses yeux. Si sa maman avait été là elle aurait certainement su quoi faire elle. Et puis Timothée était peut-être blessé. Mais sa maman était à l'intérieur. Elle hésitait quand tout à coup elle réalisa. Justement elle était là, la solution: sa maman et la maternité, puisque papa avait dit que la petite sœur allait venir. Un panneau fléchait l’entrée de la maternité vers la droite, mais il fallait encore passer le gardien. Gabrielle se baissa et tout doucement se faufila sous la fenêtre du bâtiment d’entrée. Rasant les murs, protégée par la pénombre elle se coula jusqu'à la porte d'entrée de la maternité. Le grand hall était désert elle s'y aventura. Un énorme couloir bleu, vide, serpentait devant elle. Sur chaque porte était écrit un nom. Gabrielle eut de la chance, à la quatrième, elle reconnut le sien. Maman était là. Elle frappa discrètement à la porte. Aucune réponse. Alors ouvrant le plus silencieusement possible elle se glissa à l’intérieur. Sa maman dormait un tuyau de goutte-à-goutte au poignet et à côté d'elle un adorable petit bébé dans un berceau. Gabrielle contempla longuement sa nouvelle petite sœur avec tendresse.

Soudain, il y eut un bruit dans le couloir. Gabrielle fila se cacher dans le coin toilette. L'infirmière entra, vérifia le goutte à goutte et ressortit. Sa mère se réveilla quand la porte s'ouvrit à nouveau. C'était son papa qui arrivait. Il parlait très vite et était visiblement inquiet.

– Je l'ai cherché partout, chérie je ne comprends pas, elle n'est pas à l'étage des enfants, je t'assure qu’elle n'est pas blessée mais l'infirmière a téléphoné à tous les services, elle est introuvable.

– Je suis ici papa, dit Gabrielle, en sortant de sa cachette, c'est à cause de Timothée, il était coincé sous le siège. Maman se mit à pleurer, papa resta un moment la bouche ouverte et Gabrielle se demanda s'il allait la gronder ou l'embrasser.

A ce moment, l'infirmière de nuit entra et, elle qui quelques instants plus tôt avait trouvé une chambre tranquille où dormaient une maman et un bébé, devant ce spectacle, fit une telle tête, que tous les trois éclatèrent de rire.

 

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