Différences

Différences

PAR

 FRANCOISE CONTAT

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Janvier 2006

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J’attendais l’ouverture du centre social où je devais raconter. Je buvais un café au bar. Un homme est entré et je me suis mise à regarder ses mains et à noter le moindre de ses gestes.

Frotte, frotte, gratte, caresse. Elles sont là toutes les deux, dans ce petit bar de quartier. Percolateur, café. Le froid les a surprises au petit matin et maintenant elles se réchauffent l’une l’autre. Le givre est sur la baie vitrée. Le froid est entré avec lui.

D’habitude, au sortir de l’immeuble, il les glisse dans la toile de jean bleue de son blouson. S’il doit prendre sa sacoche de cuir marron, contact agréable à la belle saison, il les habille de laine noire.

Mais ce matin il les a oubliées, il les a délaissées. Elles n’ont pas connu l’abri rassurant du tissu bleu, la chaleur animale de la laine noire. Elles ont affronté le froid.

Maintenant dans la chaleur bienveillante du bar, elles attendent : confiantes puis indécises, petit à petit l’angoisse les pénètre. Si elle ne venait pas ?

Il a sursauté, s’est levé précipitamment, a fait le tour de la table, l’a embrassé sur les joues et s’est rassis. Elles n’ont rien fait. Elles n’ont pas bougé. Elles sont restées ballantes le long de son corps et maintenant elles regrettent de n’avoir pas agi. Garçon un autre café ! Alors elles s’occupent, caressent le sachet de sucre, déchirent le papier parfumé. Une seule verse la poudre blanche dans le liquide brûlant et noir. Elles travaillent pour oublier. Oublier les deux autres, en face d’elles qui font de même. Oublier leur désir d’attraper, de serrer, d’enlacer. Elles torturent le morceau de papier fin, pressent, tordent, écrasent, jusqu'à en faire un minuscule froissement. 

Il aimerait lui dire des mots bleus comme dans la chanson. Des mots amour, des mots toujours, mais sa bouche ne dit que des mots d’aujourd’hui, de temps froid, d’heure qui passe.

Il a levé un bras et une a suivi emportée, pleine d’espoir mais elle s’est agitée en direction du serveur. Du sucre, je vous prie. Elle doit aimer le café pus sucré.

Elles travaillent à nouveau, indépendantes. L’une tient l’anse d’émail blanc, l’autre serre le métal gris. Tourne, tourne, la vapeur s’élève. Tourne, tourne, les regards se croisent. Tasse trop petite ! Geste malhabile ! Tourne, tourne manège noir de café noir.

Et elle que fait-elle ? Elle sourit, la tête sur le côté, elle écoute.

Et elles que font-elles ?

L’une pend à l’extrémité du bras du fauteuil. Elle maintient comme par magie, tant les doigts sont frêles, une cigarette qui fume seule. Son amie, baguée d’or, caresse, anxieuse, une cuisse gainée de jean bleu. Elle attend à l’affût. Les ongles manucurés, suivent le rythme de la paume qui glisse vers le genou, s’arrête et revient sur le mince espace de la cuisse.

Trois doigts se glissent délicatement jusqu’au cou et délacent l’écharpe de laine bleue. Le pouce, un instant arrêté, frôle la gorge. En face, il se met à trembler, il avale sa salive. Elles ne bougent plus, elles attendent un ordre pour bondir. Oh risquer l’impossible ! Aller vers l’inconnu ! Mais elles n’osent pas. Elles sont envoûtées par les gestes gracieux de celles qu’elles ne connaissent pas.

Une sirène d’usine retentit.

Aussitôt l’une se porte vers la tasse refroidie et la porte jusqu’aux lèvres. Elle veut savoir, veut apercevoir les yeux. Le geste a été rapide mais précis. Au même instant, comme appelée, l’autre en face à fait de même. Elles sont toutes proches. Elles se frôlent. Elle sent bon. Ils boivent en silence. C’est fini. L’instant est passé. Elle a oublié de regarder les yeux. Mais elle sentait si bon.

Elle remonte gracieusement jusqu'à son front deux doigts et écarte une mèche que le vent d’hiver avait dérangée. Il se lève. Elle le suit. Combien pour les cafés ?  Il paye. Elle passe devant, va vers la porte. Chacune cherche la conduite à tenir. Seules elles ne sont rien, mais, à deux, elles sont si fortes, Alors en connaître une autre paire qui deviendrait sa moitié à lui ! Vite, vite, il faut faire quelque chose !

Mademoiselle, votre sac !

Elles se précipitent, attrapent, tendent, s’arrêtent. Elle les regarde enfin. Elle le regarde enfin. Elle sourit. Quel merveilleux sourire. Elle glisse son sac sur son épaule droite. Une se précipite pour aider. Elle s’accroche à la double lanière de cuir bronze et elle y reste. L’autre pousse la porte. Le froid les prend. Ils se pressent l’un contre l’autre. Alors timidement sa droite à elle se glisse jusqu'à son épaule droite où la double lanière de cuir bronze a emprisonné sa droite à lui et elle la rejoint pour la première fois. Elles se touchent, elles se caressent. Elles se serrent.

Elles ne se quitteront plus.

 

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