La bête qui mangeai le monde
La bête qui mangeait le monde
En ce temps-là le roi Louis avait 49 ans c’était un monarque accompli et aimé de son peuple. Il dirigeait la France. Louis le XVème, Louis le Bien Aimé.
La première attaque fut soudaine. Nous étions au printemps 1764.
Un jour sombre au lever de la brume on découvrit le corps sans vie de Jeanne Boulet jeune bergère du Gévaudan. La nouvelle fit grand bruit dans les villages alentours. Jamais un animal n’avait attaqué de la sorte, juste pour tuer.
D’autres attaques suivirent. La bête éventrait ses victimes et mangeait ses entrailles laissant la chair aux corbeaux.
La première vision du monstre fut rapportée par deux enfants. Ils
Jouaient dans un pré à attraper des fleurs de carotte sauvage. Ce sont de petites fleurs montées en bouquet qui, si on les jette en l’air, retombent en tournant et en virevoltant sous le souffle du vent.
Soudain la bête apparut. Les brebis et les moutons apeurés s’écartèrent pour laisser entrer l’animal sombre. C’était un loup énorme, aux yeux jaunes, aux babines retroussées et aux dents prêtes à mordre. Venait de lui un sourd grondement comme le ronflement de la meule du moulin quand elle écrase le seigle. Sa truffe noire tremblait, il humait l’air et la chair palpitante.
Il s’approcha mais les vaches aux longues cornes qui avaient des veaux à la mamelle firent cercle autour d’eux, cornes en avant. Les deux enfants se glissèrent près des ventres chauds et observèrent en tremblant le combat qui dura de longues minutes. A coup de cornes, à coup de revers de sabots tournant autour des veaux comme un tourbillon dans un torrent, les vaches courageuses épaulées par les béliers à la tête de fer, repoussèrent finalement l’assaillant.
De ce jour, au retour des enfants, tous surent qu’une bête monstrueuse et affamée errait autour des troupeaux dans le Gévaudan.
Certains renforcèrent la garde près des troupeaux et les fusils remplirent les mains des plus riches éleveurs. Les pauvres redoublèrent de prudence sans quitter leurs bâtons.
Il ne s’agissait pas d’un renard trop gourmand ou d’une fouine mangeuse de poussins mais bien d’une bête malfaisante qui dévorait hommes et bêtes.
Alerté par les responsables locaux le ministre du roi Louis, Monsieur Colbert envoya de Paris son lieutenant de police le plus compétent. Mais la bête se déplaçait vite et était dans son élément. Vallons encaissées, bocages aux haies nombreuses ou se tapir, collines rondes à la chevelure boisée.
Tout au contraire les gendarmes, pourtant à cheval se déplaçaient lentement et le manque de carte et de routes praticables leur rendait la tâche difficile.
Les seigneurs locaux, accueillaient tantôt bienveillants, tantôt agacés cette représentation du pouvoir qui leur mangeait leur récoltes et buvait leur vin.
Cela dura pendant trois longues années.
Trois ans de traque et de battues, trois ans de tueries et d’espoir, trois ans d’angoisse après chaque nouvelle attaque. Tous les loups périrent ainsi que les chiens sauvages.
Enfin lors d’une énorme battue qui avait mobilisé gendarmes et paysans, nobles et roturiers la bête fut débusquée. La longue traque dura trois jours entiers. Tous y prirent part à coup de casseroles frappées du poing et de tambours de guerre pour diriger la bête vers les tireurs à l’affut et elle fut enfin abattue.
Sa dépouille fut rapportée au roi, pour que tous soient témoin de sa mort certaine, mais le voyage fut long et l’animal se décomposa en chemin.