Mon oncle Jeannot
Jean Paeile était né en 1920 à Santiago du Chili. Vingt ans plus tard, français de naissance, Il avait réussi ses études à Paris, sous l’occupation allemande.
La sclérose en plaque, diagnostiquée après la chute d’un tronc à l’âge de 11ans, l’avait empêché d’être enrôlé dans les troupes actives, car elle l’obligeait à se déplacer à l’aide de deux cannes ; mais son cœur patriote ne pouvait se résoudre à cette occupation. Frais diplômé en français, latin et grec, le jeune professeur rejoignit sa famille dans le sud et bientôt il entra dans la vie active. Il fut affecté à son premier poste au lycée Mélisan.
Il gagna la confiance et le respect de ses élèves de par sa grande culture (il parlait le grec ancien couramment) la rigueur avec laquelle il jouait au bridge et aussi sa fantaisie car il était pianiste.
Mais voilà qu’après une courte carrière il se retrouvait allongé sur un lit d’hôpital de la Timone à Marseille.
Le professeur responsable du service passait avec son équipe quand il leva les yeux machinalement vers le nom du malade qui était inscrit sur la porte :
Professeur J. Paeile.
Le médecin stoppa net son équipe et revint vers la porte. Un coup d’œil vers l’infirmière responsable mais déjà elle confirmait. Il tendit le bras et elle lui remit son registre de soin. Le professeur la parcourut et d’un geste les renvoya tous.
Il frappa et entra.
Bonjour professeur comment vous sentez vous aujourd’hui.
-Ça va, ça va. C’était un mensonge de politesse il était évident que le malade était très faible.
-Professeur, je suis si heureux de vous voir, j’ai été votre élève, vous souvenez vous de moi.
L’enseignant se releva légèrement sur les coudes puis rajusta ses lunettes.
-Il est possible, en effet, dit-il, les sourcils froncés comme interrogeant sa mémoire.
Le médecin ajouta.
-Il est vrai que vous avez vu tellement d’élèves passer par votre classe et je n’étais qu’un enfant révolté et sans cervelle ; mais grâce à vous j’ai changé de voie.
-Grâce à moi, comment cela ?
-C’est vous qui m’avez montré le chemin à suivre. Il lui prit les mains. Vous rappelez vous l’épisode de la montre volée.
-Oui, en effet, dit le professeur, en hochant plusieurs fois la tête, un léger sourire au coin de la lèvre. Je me souviens. Un élève avait volé la montre d’un de ses camarades et je la lui ai restituée.
-Vous nous aviez demandé : de nous lever, de fermer les yeux et de nous déplacer légèrement dans les travées entre les bureaux, puis vous êtes passé parmi nous pour fouiller nos poches.
-C’est ainsi que j’ai retrouvé la montre
-C’était moi le voleur et vous ne m’avez pas dénoncé.
-Ah ! dit le malade. Sa bouche fit la moue et il se gratta le menton.
-Cet acte de générosité m’a longtemps posé question et m’a permis de réfléchir. J’avais, par votre silence, une seconde chance et je l’ai employé à aider les autres. C’est après cela que j’ai entrepris des études de médecine et me voilà, professeur, responsable d’un étage entier, tout cela grâce à vous.
-Bravo, je suis heureux pour toi.
-Pouvez-vous me dire pourquoi, professeur, vous ne m’avez pas dénoncé à l’équipe de direction à l’époque.
-Je n’en ai pas eu le cœur et puis je ne savais pas.
La sclérose en plaque l’avait affaiblie, le staphylocoque doré allait l’emporter.
-Mon petit, lui dit le professeur, je ne pouvais savoir qu’il s’agissait de toi, car moi aussi j’avais fermé les yeux.
Et son souffle fut emporté, comme le sel par les alizés sur la crête des dunes.