La charrette rayée
J’avais sept ans. Vous me quittiez tous trois et montiez dans l’auto pour aller au collège. J’assurais mon cartable sur mes épaules et empruntait la traverse Barral (Vigier de Marseille). Elle était en terre battue ; la municipalité ne l’a recouverte de bitume que fort tard. Je soulevais la terre et sautais dans les flaques, c'était un délice d’odeurs et de liberté. Je saluais sur la gauche notre voisin qui s’occupait déjà de son jardin et lorgnait sur la droite, à travers le trou du mur, les goélands argentés qui sommeillaient dans l’herbe après les nuits de tempête.
Là, juste avant de traverser, je regardais à gauche. Tout au bout du boulevard, le cinéma Eden qui renvoyait sa devanture bleue mais ce n’est pas elle que j’attendais. Face à moi la boulangerie de l’autre côté du passage des clous mais ce n’est pas elle non plus que j’attendais. J’attendais encore.
Enfin j’entendais le bruit spécifique de la charrette rayée, aux roues de bois cerclées de fer. Je voyais le balancement langoureux de la charrette bleue et lui devant. Un somptueux cheval avançait vers moi. C’était un plaisir des yeux. Les muscles qui roulent, l’odeur qui se rapproche. Les oreilles qui vibrent, les naseaux qui frémissent et soudain il s’ébroue et stoppe juste devant moi. Il me domine de toute sa hauteur. Je pose ma main sur le haut de sa jambe timidement. Il tremble, Je crois qu’il sait que je suis là.
L’homme qui est assis dans la carriole semble se réveiller. Il ne jette même pas un regard de mon côté. Il descend et se rend chez le boulanger pour acheter deux croissants. Il revient. Je ne vois que sa main qui fouille le sac blanc. Il en sort un croissant et le donne au percheron à la robe de feuille d’automne et à la crinière de neige. L’animal mâchonne et ronfle de contentement.
L’homme remonte et sans qu’aucun ordre ne soit donné, tout se met en branle vers l’avenue du Prado. Je sais que je vais passer une bonne journée.
Je l’ai revu une fois alors que nous étions sur la plage du David Jurant et pestant pour engager les roues de sa charrette sur les rails du tramway. Il procédait ainsi comme me l’appris mon oncle pour rejoindre les Goudes au bout de la ligne. Le chemin était tellement accidenté par les tempêtes qui jetaient des paquets de mer sur le chemin de terre que seuls les rails du tramway étaient surs.
Ainsi sa charrette rayée à la dimension des rails du tramway lui permettait-elle de se rendre dans ce village livrer son lait en toute sécurité.
Après la boulangerie, c’est la petite allée qui mène à l’école. Sur la droite des maisons à l’enfilade. Mes collègues tirent sur les sonnettes. Les vieux crient. Les enfants rient et partent en courant. Je ris aussi mais jamais je n’aurais osé faire comme eux. Parfois à l’automne on trouve des chenilles processionnaires en colonne dans le caniveau. Alors on prend un bâton, car elles sont urticantes, et on les oblige à faire un cercle. C’est rigolo, elles tournent en rond des heures entières.
Enfin je suis devant l’école. Non plutôt dos à l’école et face à la boutique de bonbons. Une porte qui clochette une vitrine aussi large que la porte et le bonheur. Un parfum de sucre enivrant. Des caramels à un franc. Des cocos, des biberines Mistral et des coquillages à lécher. Tout un monde de saveurs et de douceurs.
A regret je m’arrache à la contemplation et je traverse vers le portail de l’école. La tout disparaît, tout devient flou….